mercredi 28 février 2007
Le Club rencontre Gilbert Bordes
Par Stephanie, mercredi 28 février 2007 à 16:21 :: Les interviews
![]() | Quel a été l'élément déclencheur pour l'écriture de cette fresque historique ? Gilbert Bordes : Ce livre marque pour moi le début d'une nouvelle carrière. Depuis longtemps, j'ai envie de marcher sur les traces des romanciers du XIXe siècle, les feuilletonistes dont Dumas est le grand maître. |
Comme eux, je souhaite raconter des histoires fortes qui prennent le lecteur dès les premières pages pour le garder en haleine jusqu'au bout. Pour moi, une situation est romanesque, prenante, quand l'homme se trouve confronté à un événement qui le dépasse. Ce fut le cas de la grande peste qui a complètement déstabilisé la société du XIVe siècle. Peu de romanciers ont parlé de cette époque, à part Maurice Druon dont la documentation m'a beaucoup aidé. Mais Druon s'est intéressé aux princes. Moi, je veux donner un aperçu de toute la société.
Dans cette histoire de lutte entre deux dynasties, qu'est-ce qui est authentique, et quelle est la part de la création romanesque ?
Gilbert Bordes : J'ai suivi l'histoire dans ses grandes lignes. Ainsi, à la mort du dernier des fils de Philippe le Bel, c'est le fils de son frère qui est couronné roi, Philippe VI de Valois. Pourtant un héritier a existé : Jean Ier, fils de Louis X. Selon l'histoire officielle, ce Jean Ier est mort quatre jours après sa naissance. Mais la rumeur de l'époque prétendait qu'il avait survécu et grandi quelque part en Italie. Ainsi, Giannino Guccio a vraiment existé. Ce marchand d'étoffes (il était peut-être banquier) prétendait être Jean Ier. Il a même réussi à constituer une armée et s'est fait battre par la comtesse de Provence. Giannino Guccio était-il Jean Ier, personne ne le sait. En revanche, j'ai inventé mon héroïne, fille de la reine Clémence de Hongrie et d'un troubadour. J'ai aussi inventé la conjuration des Lys, même si elle comporte une part de vérité historique. En effet, les premiers Valois ont été contestés par les pairs du royaume et une multitude de grands nobles qui refusaient de reconnaître Jean II comme roi de France.
Cette page d'histoire était-elle pour vous un moyen de développer des thèmes typiquement médiévaux comme la légitimité, la fidélité, la loyauté ?
Gilbert Bordes : Bien sûr. Mais ces thèmes importants au Moyen Âge n'ont rien perdu de leur valeur. Et pourtant notre époque semble les oublier. Tout comme ce lien charnel qui unit les hommes et notre planète. On parle énormément d'écologie, de produits bio, mais on oublie d'enseigner aux enfants que tout ce que nous mangeons vient de la terre. Apprendre à semer une graine et récolter le légume qu'elle a produit après bien des soins serait une manière de réconcilier les nouvelles générations avec elles-mêmes. Sortir du virtuel pour redonner aux mots et aux actes leur véritable valeur est l'enjeu éducatif de notre temps. Les fondamentaux de notre espèce n'ont pas changé et les grands principes moraux, en dehors de toute considération religieuse, sont indispensables pour bien vivre ensemble.
Le choix d'une femme comme personnage principal vous a-t-il permis de donner une coloration particulière à ce roman plein de violence et de souffrances ?
Gilbert Bordes : Certainement. La violence s'est installée dans notre monde qui a perdu ses repères. Mais au regard de l'histoire, nos émeutes des banlieues sont bien modestes. Certes, elles sont de trop et montrent un malaise profond auquel aucun homme politique n'a eu le courage de s'attaquer. Cependant, au XIVe siècle, la violence était générale. il faut se remettre dans la peau d'un homme de cette époque : les compagnies mettaient à sac les villes, pillaient, brûlaient, violaient. L'insécurité était permanente, les convois de blé ne pouvaient arriver à destination sans être protégés par une multitude d'hommes en armes. Chaque matin, dans Paris, des dizaines de cadavres jonchaient les rues à la suite de règlements de comptes. On pendait beaucoup, mais les malfrats étaient toujours plus nombreux. La moindre maladie pouvait tuer. Un grand nombre de femmes mouraient en couches, on mourait aussi d'un mal de dents, d'un chaud et froid, d'une petite blessure qui s'infectait… A cela, il fallait ajouter les maladies chroniques, la sous-nutrition, le manque d'hygiène qui emportait deux nourrissons sur trois, le froid, l'humidité des taudis. Dans ces circonstances, la présence d'une femme donne au roman toute sa force. Car les femmes avaient un rôle social important. Elles ne se contentaient pas de faire des enfants et de filer leur quenouille. Elles dirigeaient des domaines, administraient des villes et revêtaient l'habit de guerre malgré l'interdiction de l'Eglise. Ainsi la comtesse de Provence était-elle à la tête d'une armée pour vaincre Jean Ier. Plus tard, Jeanne d'Arc fit le siège d'Orléans.
En écrivant sur la Peste noire, avez-vous pensé aux grandes peurs contemporaines du type SRAS, virus d'Ebola ou grippe aviaire ?
Gilbert Bordes : Je crois qu'un roman quel qu'il soit, mais surtout un roman historique, doit toucher les lecteurs dans leurs préoccupations, leurs peurs, leurs phobies. La peste est l'illustration parfaite de cette hantise que nous avons tous d'une pandémie. Si elle est restée dans notre mémoire collective, sept siècles après avoir ravagé l'Europe, c'est qu'elle correspond à une menace actuelle. Nous sommes à la veille d'une telle catastrophe. Tous les scientifiques affirment que le virus de la peste aviaire mutera un jour. Personne ne sait quand, et personne ne peut dire non plus s'il sera aussi virulent que la Peste noire. Mais nous ne sommes pas aussi désarmés que nos ancêtres. On a pu voir l'année dernière des mesures mondiales faire barrage à la peste aviaire. Et cette première dans l'histoire de l'humanité a été d'une efficacité qui nous rend optimistes. Les populations des pays développés sont mieux nourries et ont une résistance naturelle supérieure à celle des hommes du XIVe siècle. Il est vrai aussi que si la peste au Moyen Âge a mis presque un an pour aller de Marseille à Paris, une maladie contagieuse se répandrait aujourd'hui dans le monde entier en une journée.
Autres ouvrages de Gilbert Bordes :
- Des enfants tombés du ciel
- Les âmes volées
- Le voleur de bonbons
- Juste un coin de ciel bleu
- Lumière à Cornemule







Les contestataires qui campaient le long de la route commençaient à s'extraire de leurs sacs de couchage. Ils regardèrent passer la voiture. Quelques uns agitèrent des pancartes : "Stop à la science qui tue – Non aux nanotechnologies – Suivons Lazare."















