L'Art de perdre

Alice Zeniter

Tirer les fils d'une mémoire familiale

Naïma travaille dans une galerie d'art, à Paris. Ses origines algériennes ont longtemps été secondaires dans sa vie de jeune femme libre. Mais les attentats de 2015 ébranlent tout, et face aux questions de ses collègues sur l'islam, elle entame des recherches sur l'histoire de sa famille kabyle. L'histoire commence dans les montagnes d'Algérie, dans les années cinquante, quand Ali est un homme respecté des siens. Mais la guerre pénètre peu à peu dans ce village reculé : l'armée française arrive dans les environs, et le F.L.N. menace. En 1962, il est obligé de partir avec Hamid, son fils aîné et père de Naïma. Ils sont « accueillis » dans des camps misérables. Une vie difficile, humiliante : c'est l'exil et son cortège de silences. Une fresque familiale sur la guerre d'Algérie, l'intégration en France au prix de sacrifices immenses, et l'injustice de l'Histoire - qui est toujours écrite par les vainqueurs. Lire la suite

512 pages | Couverture brochée en couleurs | Format: 14.5 x 22 cm

interview de Alice Zeniter pour la sortie de son livre L'Art de perdreInterview de Alice Zeniter

Pour votre cinquième roman, vous avez choisi de parler de l'Algérie et d'une famille de harkis sur trois générations. En quoi était-ce une nécessité aujourd'hui ?
L'Histoire, ou plus précisément de nombreux historiens travaillent sur la période de la colonisation et de la guerre d'indépendance algérienne. Les rayons des librairies consacrés à cette période sont bien fournis. Pourtant, il subsiste une impression que de trop nombreuses choses ne sont pas dites. Je ne crois pas que les travaux des historiens soient à remettre en cause : je crois qu'il manque une parole intime, personnelle, avec ses insuffisances et ses erreurs, avec ses regrets. C'est la parole de ceux qui ont perdu et qui se sont tus, qui ont choisi par honte de ne rien dire ou qui ont été contraints de se taire car l'Histoire s'écrit toujours du point de vue des vainqueurs. Alors que la fiction, elle, est libre de parler depuis le minuscule et le déchu, depuis le bancal, le violent, le reprochable. Je crois, oui, qu'il était nécessaire que la fiction entre dans la danse et qu'elle permette de traverser la vie d'une famille et plusieurs décennies de relations franco-algériennes sans avoir à expliquer ni à juger, en donnant simplement à sentir, en proposant au lecteur d'accompagner une trajectoire.

Le personnage d'Ali est magnifique. Vous évoquez très bien la difficulté pour cet ancien soldat français de la Seconde Guerre mondiale de se positionner contre la France, et le regard sévère que portera plus tard sur lui son fils...
J'ai repris cette citation de Bourdieu en exergue de la deuxième partie du livre : « Il n'est pas de famille qui ne soit le lieu d'un conflit de civilisations. » Ali est le porteur de souvenirs d'un monde qui s'éteint (l'Algérie rurale du sommet des montagnes, déjà bouleversée par la colonisation et l'industrialisation) et Hamid devient, après quelques années en France, celui d'un monde en train de naître (une société transformée par l'après-68 et qui veut s'inventer des mœurs plus progressistes). Sur les questions politiques, ils sont également séparés par le fait que Hamid regarde le monde à travers un système de pensées, il dispose d'une grille de lecture globale. Ali, lui, n'a jamais pris de décision ou tenté d'interpréter les événements autrement qu'à l'aune de ses émotions et intérêts personnels. Les réponses qu'ils apportent l'un et l'autre à un même problème sont donc par essence différentes. C'est la rencontre du parapluie et de la machine à coudre.

rlez-nous de Naïma. Elle découvre l'Algérie, sans éprouver de « retour aux sources ». C'est important de prendre de la distance avec l'identité ?
Naïma entretient une relation ambiguë avec le pays d'où viennent son père et ses grands-parents. Elle ne peut pas prétendre y avoir de racines car elle a grandi sans jamais y mettre les pieds et sans que personne ne le mentionne. Pourtant, elle est sans cesse renvoyée à l'Algérie parce que son prénom, son physique y font directement référence pour ses interlocuteurs. Elle a appris par cœur un couplet qui lui permet d'expliquer ses distances mais qui lui laisse toujours un arrière-goût d'insatisfaction. Le silence qui recouvre l'Algérie a été pour elle un grand terrain vide sur lequel elle a pu construire une identité libre de toute question d'origine, ce dont elle est heureuse – tout en se demandant si cette liberté n'est pas en même temps une privation imposée.

Nelson Mandela disait qu'il ne perdait jamais, mais qu'il apprenait... qu'avez-vous appris en écrivant ce livre ?
J'ai appris l'Histoire de deux pays sur près d'un siècle et les myriades d'histoires qui la forment ou en découlent et que je ne pouvais pas toutes inventer et inclure dans le roman.
J'ai appris les noms des plantes que l'on trouve sur les sommets de l'Atlas et comment les paysans cultivaient les olives.
J'ai appris que de nombreux camps de transit provisoires ouverts en 1962 avaient en fait fonctionné près de trente ans.
J'ai redécouvert la sociologie.
J'ai aussi appris que la pratique de l'écriture ressemble aux exercices de souplesse que l'on s'efforce de faire chaque matin et qu'il arrive un moment où le geste (la figure de style, le procédé narratif) qui nous faisait ahaner et grimacer depuis des semaines s'inscrit dans le corps de manière fluide. J'ai senti en écrivant L'Art de perdre que des outils que j'avais commencé à utiliser dans Juste avant l'Oubli m'étaient maintenant devenus familiers et que j'écrivais différemment grâce à cela.

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