La Tour abolie

Gérard MORDILLAT

La révolte gronde

La tour des assurances Magister élève ses orgueilleux trente-huit étages dans le ciel de la Défense et abrite, dans sept sous-sols, les déchus de la société. Trônant dans son bureau directorial, Richard Robsen a épousé Claire, qui est la maîtresse de William, le premier conseiller de son mari. La branche « Habitations » de Magister bat de l'aile. Nelson, qui y est employé, est de la première charrette de licenciés. Chassé par sa femme, sans argent, sans espoir, il va descendre un à un tous les degrés de la dignité humaine jusqu'au septième sous-sol... Et, lorsque le Self est fermé par la direction et que les miséreux ne peuvent plus compter sur les restes de nourriture, la colère devient menaçante. Et si l'idée leur venait de monter jusqu'aux bureaux des puissants pour réclamer justice et... manger ? Mordillat entraîne ses lecteurs dans une parabole sociale vertigineuse. Lire la suite

512 pages | Couverture brochée en couleurs | Format: 14 x 20.5 cm

Rencontre

Comment qualifieriez-vous La Tour abolie ? Une fable ? Une prophétie ? Un reportage ? Un roman réaliste ?

Sans hésitation, La Tour abolie est un roman réaliste ! Et je suis un écrivain réaliste au sens défini par Jules Renard : « Un écrivain réaliste est un écrivain que la réalité dérange. » Alors oui, la réalité - c'est-à-dire la situation sociale, économique et politique aujourd'hui en France - me dérange. Partant de là, il ne s'agit pour moi ni de prophétiser quoi que ce soit ni de rapporter je ne sais quel cliché mais de dire haut et fort le réel, ce qui ne va pas. De l'écrire.

interview de Gérard MORDILLAT pour la sortie de son livre La Tour abolieInterview de Gérard MORDILLAT

Comment qualifieriez-vous La Tour abolie ? Une fable ? Une prophétie ? Un reportage ? Un roman réaliste ?
Sans hésitation, La Tour abolie est un roman réaliste ! Et je suis un écrivain réaliste au sens défini par Jules Renard : « Un écrivain réaliste est un écrivain que la réalité dérange. » Alors oui, la réalité – c'est-à-dire la situation sociale, économique et politique aujourd'hui en France – me dérange. Partant de là, il ne s'agit pour moi ni de prophétiser quoi que ce soit ni de rapporter je ne sais quel cliché mais de dire haut et fort le réel, ce qui ne va pas. De l'écrire.

Il y a des images très fortes dans votre livre. De quelle image êtes-vous parti pour raconter cette tour aux trente-huit étages et sept sous-sols ?
Pour moi, l'image initiale, c'est la toile de Peter Breughel l'Ancien « La grande tour de Babel » qui est à Vienne et dont j'ai vu aussi une version plus petite à Rotterdam, comme un rappel… Donc, je suis parti de l'idée de décrire le monde dans un seul lieu, du plus bas au plus haut. De le peupler étage par étage et d'y faire vivre la multiplication des hommes et des langues. Dès lors, le livre développe plusieurs niveaux de langage selon que les personnages appartiennent aux sous-sols ou aux sommets et met en œuvre plusieurs formes littéraires (récit, journal, articles de journaux, notes de service, tracts, poésie, slam etc.). Ces langages s'opposent entre eux, se heurtent comme des silex, cohabitent ou s'ignorent et leur fracas cimentent le récit. C'est Babel jusqu'à l'effondrement du monde dans lequel nous sommes, sa destruction. Ici, il est question de la destruction des corps par la faim, la pauvreté, l'abandon ; de la destruction des relations familiales, sociales au nom du « chacun pour soi ! » ; de la destruction des idées puisqu'il n'y a plus d'alternative à la quête perpétuelle du profit ; de la destruction des sentiments réduits à leur valeur marchande. C'est le sauve-qui-peut général qui gouverne les personnages du roman même si chacun d'eux ignore ce que sera la fin du monde. La fin de leur monde…

Parmi vos dizaines de personnages, vous en avez choisi un pour symboliser la chute hors de l’humain, la destruction totale, c’est Nelson, un cadre qui perd tout et devient un damné. Pouvez-vous nous parler de ce personnage ?
Un de mes amis, le peintre Patrice Giorda, m'a suggéré une lecture de La Tour abolie à laquelle je n'avais pas pensé : au sommet il y a Robsen (le P.-D.G.) qui dirige et gouverne la vie de toutes et de tous, c'est Dieu ; face à lui – même s'ils ne se rencontrent jamais – il y a Nelson qui va s'enfoncer dans les profondeurs, traverser les cercles de l'Enfer, c'est Satan, l'ange rebelle, déchu… Métaphoriquement, ça fonctionne ! Pour moi, Nelson c'est « la seule fourmi issue de la fourmilière détruite », comme dirait Ezra Pound. C'est le héros paradoxal de ce livre puisque c'est sa chute qui entraîne le récit, mais un héros tout de même parce que sa souffrance ne diffère pas de celle de beaucoup d'hommes et de femmes d'aujourd'hui. Alors, bien sûr, cette souffrance, ses interrogations sur son origine, sur sa nature, le conduisent à des choix effrayants. Mais il faut accepter Nelson dans son horreur et son humanité. Il nous ressemble.

Votre roman pourrait s’appeler La Faim si le livre de Knut Hamsun n’existait pas. Car des errances faméliques des sous-sols aux appétits d’argent et d’honneurs des étages supérieurs, tous les habitants de la tour Magister sont des affamés. Est-ce que l’idéologie dominante conduit fatalement à cela ?
Ce qui détruit la nature, ruine les homme, condamne leurs vies mêmes a un nom que bien peu, aujourd'hui, osent encore prononcer : le capitalisme.

Vos livres et films sont-ils destinés à « faire réfléchir » ou bien simplement à « être lus et vus » ?
Le roman est une forme littéraire torrentielle qui charrie des histoires, de l'Histoire, du savoir, du pouvoir, des devoirs… et surtout qui invente un lecteur intelligent à qui je n'aurais pas l'arrogance de faire la leçon. Pardonnez-moi la tautologie : un roman est un roman et La Tour abolie est un roman qui, pour autant, ne s'interdit pas de penser le monde. Comme le dit si bien John Berger : « Le roman pose des questions que nulle autre forme littéraire est capable de poser ; sur le rapport de chaque individu à son propre destin ; sur l'usage qu'on peut faire d'une vie, y compris la sienne. » Je ne saurais mieux dire.

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