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Mais à quoi servent les critiques ?
Dossier du 22/08/2000



© Grasset


Récemment, Patrice Leconte a déclenché une mini-bourrasque en s'attaquant aux critiques de cinéma, supposés fossoyeurs des films français. Un auteur maltraité ou ignoré par Angelo Rinaldi ou Frédéric Beigbeder aura-t-il un jour la même réaction? On peut en douter car les critiques sont tous aujourd'hui des écrivains, au moins dans la presse nationale. Percepteurs et gendarmes de la République des Lettres, si on ne les aime pas, au moins les considère-t-on comme un mal nécessaire. Même si un Balzac aigri pensait dans ses mauvais jours qu'un critique ne sert qu'à une chose: "à faire vivre le critique".


Naissance d'un genre

Les critiques étaient autrefois des professeurs de littérature qui apportaient leurs lumières à des lecteurs lettrés. Ils disposaient d'une place importante, souvent le rez-de-chaussée, dans les journaux et leur " feuilleton " tenait plus de l'analyse universitaire que de la formule à l'emporte-pièce. La presse de masse, Jules Ferry et bizarrement la guerre de 14-18 (l'ennui, le séjour dans les hôpitaux, les longues convalescences favorisaient la lecture) ont " boosté " l'industrie du livre. Il fallait des guides pour des lecteurs avides de nouveautés.

Souvent, activité de complément pour écrivains - le critique est un écrivain qui sait lire - la critique est devenue " critique d'accompagnement " (parce qu'elle suit le mouvement de la librairie et des idées, selon Robert Kanters) ou "critique-chronique" selon Roland Barthes. Ecrivant pour un public ciblé des notules de plus en plus courtes encadrées par le palmarès des meilleures ventes, les interviews d'écrivains plus ou moins " people " et les encarts publicitaires des éditeurs (qui reprennent des extraits de critiques), ils n'ont plus le pouvoir de leurs aînés. Le manque de place engendre forcément la radicalisation des opinions d'où les éloges dithyrambiques (" un chef d'œuvre ! ") ou les éreintements brutaux. Consolation ; selon Jean Paulhan " l'éreintement conserve un auteur mieux que l'alcool un fruit ". Le passage du temps aidant, il est facile de se moquer de jugements péremptoires méprisant des valeurs sûres ou portant aux nues des gens qui sont aussi vite retombés dans l'oubli.
Pour le plaisir : Gustave Planche à propos de Victor Hugo : " …ses œuvres qu'il a signées depuis 20 ans, il faut qu'il se résigne à les voir disparaître bientôt sous le flot envahissant de l'oubli " Parmi ces œuvres : Notre-Dame de Paris ! Henri Bidou à propos du Voyage au bout de la Nuit de Céline : " C'est un roman extrêmement faible. Il voudrait être truculent mais reste fade ". Tout le Figaro à propos des Fleurs du Mal : " Poésie de charnier et d'abattoir d'une indigence navrante ". Il est à noter que Sainte-Beuve a totalement ignoré l'ouvrage. Des inconnus " géniaux " : Marcel Moreau " Lautréamont resssuscité ! ", Henri Bachelin " Immense talent ", Charles de Pomariols " Un des premiers poètes de notre temps ", Pierre Viguié " la postérité fixera sa gloire "...



Un avenir incertain

Le manque de clairvoyance dans la profession serait-il aussi répandu? Le Prix des Critiques n'a que rarement suscité des best-sellers et selon l'adage : les livres sans lecteurs ont des critiques et les livres sans critiques ont des lecteurs. Mais les écrivains débutants, les livres qui sortent de l'ordinaire ont bien besoin de lecteurs attentifs. Car en chaque critique sommeille un découvreur de talents ; la palme revient à Maurice Nadeau, dénicheur de Beckett et de le Clézio. Claude Gallimard déclarait il y a trente ans : " Il suffit parfois d'un seul article écrit par un critique sérieux et enthousiaste pour lancer un livre ". Aujourd'hui leur crédit, comme celui des journalistes en général, s'est effrité. Si, d'après les sondages des années 70, l'influence de la critique dans l'achat d'un livre venait juste après celle de la publicité, actuellement la seule chose qui compte (d'après Jean-Louis Hue, du Magazine Littéraire) c'est le bouche-à-oreille. Qu'y a-t-il à l'origine d'un " succès-surprise " ? Un déclic. Pour Anna Gavalda, un article où elle est qualifiée de " Sempé en jupons ", pour Daniel Picouly, l'écrivain Daniel Pennac qui lit un de ses textes à la télévision. Dans un roman de Nicolas Meienberg - polémiste suisse roman -, intitulé Un métier fabuleux, un critique se réjouit de sa liberté d'écriture jusqu'au moment où il se rend compte qu'il n'est qu'un alibi, une caution, un contrepoids au conformisme des rubriques qui comptent : l'économie et la politique. La culture serait-elle inoffensive et insignifiante ? Sans voir les choses de façon aussi noire on peut penser que les critiques professionnels seront très vite concurrencés par vous et moi. Sur Internet, certains sites publient les avis des lecteurs dès la parution d'un livre, pouvant transformer une rumeur favorable en une boule de neige planétaire. Mais, y- aura-t-il toujours des livres ou de simples feuilletons accessibles aux seuls internautes devenus de vrais produits commerciaux ? La publication en ligne du dernier Stephen King, sur le site de l'auteur, en est l'exemple; on clique, on paie, on lit. Sans intermédiaire.


La télévision : un passage obligé ?

Aux temps héroïques de " Lectures pour tous " (les tribunes de Max-Pol Fouchet) et des quelques milliers de postes de télévision recensés en France, quel auteur, quel éditeur se préoccupait de " passer à la télé " pour augmenter son tirage ? Le succès, en image plus qu'en audience, de Bernard Pivot a tout changé. S'asseoir dans le décor de Michel Millecamps valait un papier dans Télérama, plus un dans le Monde des Livres, plus un dans Elle… Stratégiquement placée le vendredi soir, avant le shopping du samedi, on attribuait à l'émission une augmentation automatique de 20% des ventes. Certains éditeurs trop confiants ont ainsi bu le bouillon, d'autres sceptiques, ont raté des ventes. Un passage rentable à la télévision nécessite aussi une certaine télégénie. Qu'est-ce qu'être " bon " sur un plateau ? Certains causeurs brillantissimes ont fait le succès d'ouvrages illisibles pour le commun des mortels comme Le je ne sais quoi et le presque rien de Jankélévitch, L'homme de paroles de Claude Hagège ou Pour l'honneur de l'esprit humain de Jean Dieudonné. A l'inverse le mutisme de Patrick Modiano, la maladresse de William Boyd touchent le téléspectateur. Aimant sincèrement Comme la neige au soleil de ce dernier, Pivot s'engagera à rembourser les lecteurs déçus. Un cas unique. Aujourd'hui, un des principaux prescripteurs n'est pas une émission dite littéraire, mais Nulle Part Ailleurs. Les présentateurs successifs ont chacun leur tasse de thé. Le passage de Virginie Despentes et de son sulfureux ouvrage Baise-moi, à l'époque du tandem Gildas-De Caunes a vite fait grimper les ventes de 3 000 à 50 000 exemplaires. Après le passage de Guillaume Durand, l'ami de la jet set, est arrivé Nagui. Embauché pour rajeunir l'audience, ce dernier a recadré le choix des écrivains invités. Pas de livres politiques, pas d'ouvrages trop littéraires. L'important étant d'être fun : Mange-moi chez Florent Massot dont l'auteur Linda Jaivin avait débarqué les cheveux teints en orange, s'est vendu à 10 000 exemplaires. A défaut, il faut susciter la polémique : voir Pierre Botton ou Christine Deviers-Joncour. Qualifiée d'émission de télé-achat culturel, la vitrine en clair de Canal Plus change encore de visage. Présentée par un inconnu : Thierry Dugeon, le livre y occupe-t-il la place qui lui revient ?


Les références...

Les critiques littéraires par Bernard Pivot, Flammarion
Le métier de lire par Bernard Pivot, Gallimard
Le magazine Livres-Hebdo