Les critiques étaient autrefois des professeurs de littérature qui
apportaient leurs lumières à des lecteurs lettrés. Ils disposaient
d'une place importante, souvent le rez-de-chaussée, dans les journaux
et leur " feuilleton " tenait plus de l'analyse universitaire que
de la formule à l'emporte-pièce. La presse de masse, Jules Ferry et
bizarrement la guerre de 14-18 (l'ennui, le séjour dans les hôpitaux,
les longues convalescences favorisaient la lecture) ont " boosté "
l'industrie du livre. Il fallait des guides pour des lecteurs avides
de nouveautés.
Souvent, activité de complément pour écrivains - le critique est
un écrivain qui sait lire - la critique est devenue " critique d'accompagnement
" (parce qu'elle suit le mouvement de la librairie et des idées, selon
Robert Kanters) ou "critique-chronique" selon Roland Barthes. Ecrivant
pour un public ciblé des notules de plus en plus courtes encadrées
par le palmarès des meilleures ventes, les interviews d'écrivains
plus ou moins " people " et les encarts publicitaires des éditeurs
(qui reprennent des extraits de critiques), ils n'ont plus le pouvoir
de leurs aînés. Le manque de place engendre forcément la radicalisation
des opinions d'où les éloges dithyrambiques (" un chef d'œuvre ! ")
ou les éreintements brutaux. Consolation ; selon Jean Paulhan " l'éreintement
conserve un auteur mieux que l'alcool un fruit ". Le passage du temps
aidant, il est facile de se moquer de jugements péremptoires méprisant
des valeurs sûres ou portant aux nues des gens qui sont aussi vite
retombés dans l'oubli.
Pour le plaisir : Gustave Planche à propos de Victor Hugo : " …ses
œuvres qu'il a signées depuis 20 ans, il faut qu'il se résigne à les
voir disparaître bientôt sous le flot envahissant de l'oubli " Parmi
ces œuvres : Notre-Dame de Paris ! Henri Bidou à propos du
Voyage au bout de la Nuit de Céline : " C'est un roman extrêmement
faible. Il voudrait être truculent mais reste fade ". Tout le Figaro
à propos des Fleurs du Mal : " Poésie de charnier et d'abattoir
d'une indigence navrante ". Il est à noter que Sainte-Beuve a totalement
ignoré l'ouvrage. Des inconnus " géniaux " : Marcel Moreau " Lautréamont
resssuscité ! ", Henri Bachelin " Immense talent ", Charles de Pomariols
" Un des premiers poètes de notre temps ", Pierre Viguié " la postérité
fixera sa gloire "...
Un avenir incertain
Le manque de clairvoyance dans la profession serait-il aussi répandu?
Le Prix des Critiques n'a que rarement suscité des best-sellers
et selon l'adage : les livres sans lecteurs ont des critiques et les
livres sans critiques ont des lecteurs. Mais les écrivains débutants,
les livres qui sortent de l'ordinaire ont bien besoin de lecteurs
attentifs. Car en chaque critique sommeille un découvreur de talents
; la palme revient à Maurice Nadeau, dénicheur de Beckett et de le
Clézio. Claude Gallimard déclarait il y a trente ans : " Il suffit
parfois d'un seul article écrit par un critique sérieux et enthousiaste
pour lancer un livre ". Aujourd'hui leur crédit, comme celui des journalistes
en général, s'est effrité. Si, d'après les sondages des années 70,
l'influence de la critique dans l'achat d'un livre venait juste après
celle de la publicité, actuellement la seule chose qui compte (d'après
Jean-Louis Hue, du Magazine Littéraire) c'est le bouche-à-oreille.
Qu'y a-t-il à l'origine d'un " succès-surprise " ? Un déclic. Pour
Anna Gavalda, un article où elle est qualifiée de " Sempé en jupons
", pour Daniel Picouly, l'écrivain Daniel Pennac qui lit un de ses
textes à la télévision. Dans un roman de Nicolas Meienberg - polémiste
suisse roman -, intitulé Un métier fabuleux, un critique se
réjouit de sa liberté d'écriture jusqu'au moment où il se rend compte
qu'il n'est qu'un alibi, une caution, un contrepoids au conformisme
des rubriques qui comptent : l'économie et la politique. La culture
serait-elle inoffensive et insignifiante ? Sans voir les choses de
façon aussi noire on peut penser que les critiques professionnels
seront très vite concurrencés par vous et moi. Sur Internet, certains
sites publient les avis des lecteurs dès la parution d'un livre, pouvant
transformer une rumeur favorable en une boule de neige planétaire.
Mais, y- aura-t-il toujours des livres ou de simples feuilletons accessibles
aux seuls internautes devenus de vrais produits commerciaux ? La publication
en ligne du dernier Stephen King, sur le site de l'auteur, en est
l'exemple; on clique, on paie, on lit. Sans intermédiaire.
La télévision : un passage
obligé ?
Aux temps héroïques
de " Lectures pour tous " (les tribunes de Max-Pol Fouchet) et des
quelques milliers de postes de télévision recensés en France, quel
auteur, quel éditeur se préoccupait de " passer à la télé " pour augmenter
son tirage ? Le succès, en image plus qu'en audience, de Bernard Pivot
a tout changé. S'asseoir dans le décor de Michel Millecamps valait
un papier dans Télérama, plus un dans le Monde des Livres,
plus un dans Elle… Stratégiquement placée le vendredi soir,
avant le shopping du samedi, on attribuait à l'émission une augmentation
automatique de 20% des ventes. Certains éditeurs trop confiants ont
ainsi bu le bouillon, d'autres sceptiques, ont raté des ventes. Un
passage rentable à la télévision nécessite aussi une certaine télégénie.
Qu'est-ce qu'être " bon " sur un plateau ? Certains causeurs brillantissimes
ont fait le succès d'ouvrages illisibles pour le commun des mortels
comme Le je ne sais quoi et le presque rien de Jankélévitch,
L'homme de paroles de Claude Hagège ou Pour l'honneur de
l'esprit humain de Jean Dieudonné. A l'inverse le mutisme de Patrick
Modiano, la maladresse de William Boyd touchent le téléspectateur.
Aimant sincèrement Comme la neige au soleil de ce dernier,
Pivot s'engagera à rembourser les lecteurs déçus. Un cas unique. Aujourd'hui,
un des principaux prescripteurs n'est pas une émission dite littéraire,
mais Nulle Part Ailleurs. Les présentateurs successifs ont
chacun leur tasse de thé. Le passage de Virginie Despentes et de son
sulfureux ouvrage Baise-moi, à l'époque du tandem Gildas-De
Caunes a vite fait grimper les ventes de 3 000 à 50 000 exemplaires.
Après le passage de Guillaume Durand, l'ami de la jet set,
est arrivé Nagui. Embauché pour rajeunir l'audience, ce dernier a
recadré le choix des écrivains invités. Pas de livres politiques,
pas d'ouvrages trop littéraires. L'important étant d'être fun : Mange-moi
chez Florent Massot dont l'auteur Linda Jaivin avait débarqué les
cheveux teints en orange, s'est vendu à 10 000 exemplaires. A défaut,
il faut susciter la polémique : voir Pierre Botton ou Christine Deviers-Joncour.
Qualifiée d'émission de télé-achat culturel, la vitrine en clair de
Canal Plus change encore de visage. Présentée par un inconnu
: Thierry Dugeon, le livre y occupe-t-il la place
qui lui revient ?
Les références...
Les
critiques littéraires par Bernard Pivot, Flammarion
Le métier de lire par Bernard Pivot, Gallimard
Le magazine Livres-Hebdo