Le Club reçoit Elisabeth Cons
Interview du 11/10/2000


© Opale

Alors que l'actualité met la lumière sur le malaise des gardiens de prison, La Boîte à oubli, d'Elisabeth Cons, est un témoignage frappant sur la vie derrière les barreaux, côté détenues.
A 76 ans, Elisabeth Cons n'a rien perdu de sa pugnacité... De l'affaire qui lui coûta 10 ans de prison, elle ne veut pas parler. Mais elle veut témoigner : de la vie des détenues, au jour le jour, de l'injustice, de l'absurdité, mais aussi de l'amitié, du goût des livres qui, derrière les barreaux sont de véritables outils de la survie.

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Le Club : Qu'est-ce qui vous a convaincu de revenir devant la presse pour, cette fois, défendre La Boîte à oubli, la chronique de dix ans passés à Fleury-Mérogis : n'aviez-vous pas envie, justement, qu'on vous oublie ?

Elisabeth Cons : J'avais un combat à mener. Le livre du Docteur Véronique Vasseur, Médecin-chef à la Santé, m'a convaincue que nous devions essayer de faire bouger les choses. Les détenues dont elle parle, elle ne les recevait que quelques minutes à chaque consultation, moi je partageais leur sort toute la journée. J'ai vu des " indigentes " (celles qui ne reçoivent aucune aide de l'extérieur pour " cantiner ") mendier des serviettes hygiéniques ou une savonnette. La prison pose de vrais problèmes de dignité humaine qu'il ne coûterait pas cher de résoudre : avec une simple tringle munie d'un rideau en plastique, on pourrait, par exemple, séparer les W-C, de la cellule. Cela coûterait beaucoup moins cher que de construire des cellules individuelles.

Le Club : Vous êtes plutôt opposée à cet isolement qui paraît, pourtant, un progrès.

E. C. : Et qui risque de faire augmenter le nombre de suicides ! Il y a beaucoup de prisonnières, surtout parmi les jeunes, qui ont besoin d'être entourées. Elles se soutiennent mutuellement.

Le Club : Vous racontez l'arrivée, la promenade, les religieuses, le personnel... Preniez vous des notes ou s'agit-il de souvenirs?

E. C. : Ce livre, je l'ai écrit au jour le jour, et je l'ai sorti de Fleury, feuille à feuille, par l'intermédiaire de mon " courrier avocat ". Je voulais garder une trace de ce que je vivais.


Le Club : En tant qu'avocate, la prison ne devait pas vous être totalement inconnue ?

E. C. : A l'avocat, on parle de son affaire, pas de sa vie. L'avocat voit une dizaine de clients à chacune de ses visites, et puis, le dossier plaidé, il disparaît. Il n'y a que deux choses qui relie le prisonnier à l'extérieur : les parloirs et les timbres. Un timbre en prison, ça vaut de l'or. On m'en a volé 90 au début de ma détention. J'ai porté plainte.


Le Club : Vous n'avez pas eu peur des représailles ?

E. C. : Certainement pas. Et je n'ai pas hésité à le faire une autre fois quand une lettre de convocation du juge m'est arrivée "ouverte par erreur", et qu'à l'heure fixée, les caméras m'attendaient ! Bien sûr, ça n'a abouti à rien.


Le Club : Rencontre-t-on beaucoup d'avocats en prison ?

E. C. : De plus en plus. Moi, j'en ai connu quatre. Les autres prisonniers se ruent sur eux pour leur demander un avis, une aide. Sous prétexte que j'étais passée à la télévision, on m'avait coiffée d'une auréole ! La médiatisation, qui est si difficile à supporter dehors, en prison ouvre bien des portes. Pour une autre raison, Florence Rey jouissait d'un prestige formidable : elle avait descendu un flic !


Le Club : Que vous demandait-on ?

E. C. : De quelle peine, on allait écoper ! La première détenue qui s'est adressée à moi, dans la cour, je l'ai envoyée promener. Quand je l'ai vue partir en traînant des pieds, j'ai eu envie de la rattraper : alors, elle a commencé à me raconter sa vie, puis elle m'a demandée si elle pouvait m'embrasser et m'appeler " Mamie ". C'est ainsi que je suis devenue " Mamie " pour toutes les filles de Fleury. Le souvenir de ces échanges est inoubliable.


Le Club : Avez-vous gardé des amies du temps de la prison ?

E. C. : Beaucoup, par exemple Irène (*) que j'ai rencontrée à la " souricière ". Elle pleurait et je n'ai jamais supporté de voir des gens malheureux. Alors, je suis allée vers elle. Sur des petits bonheurs de rien du tout, nous avons noué une amitié plus profonde que d'autres qui remontent à l'enfance. Irène faisait partie des indigentes, elle rêvait d'un ouf à la coque. Un jour, j'ai pu lui en faire passer, avec une petite plaquette de beurre. Je me souviendrai toujours de son visage... J'ai continué à correspondre avec des détenues, mais retourner au parloir, ça, jamais !


Le Club : Et vos amis d'avant ?

E. C. : On fait vite le tri ! Il y avait ceux qui venaient chez moi, à Deauville, pour passer des vacances agréables, ceux qui " maquereautaient l'amitié ", et puis les vrais, qui le sont restés, et d'autres que je ne soupçonnais pas, qui le sont devenus. J'avais plus de demandes de parloirs que de parloirs. C'est étrange, mais sur le plan humain, la prison est une expérience très enrichissante.


Le Club : Au point que vous écrivez : " j'ai quitté Fleury-Mérogis, en 1998, sans explosion de joie ( ! ) En vérité, j'étais très émue à la pensée de quitter toutes ces malheureuses détenues que j'avais aidées à ma façon ", c'est inattendu !

E. C. :
Pourquoi inattendu ? Je dis aussi que je ne me sentais pas atteinte par la prison, parce que je ne la méritais pas. J'ai repris la vie où je l'avais laissée. Peut-être aussi, parce que je n'avais jamais été isolée : en prison, je recevais les bulletins scolaires de mon premier petit-fils, et même l'écographie du second !


Le Club : N'est-ce pas une entreprise désespérée d'intéresser les gens à la prison ?

E. C. : Tout le monde devrait se sentir concerné par la prison. Pas besoin de parler des erreurs judiciaires, un accident de voiture peut vous jeter en prison ! Quant à la façon dont sont traités les prisonniers, les honnêtes gens doivent savoir qu'elle conditionne leur capacité à se réinsérer. Si nous améliorons leur sort, nous ferons baisser la délinquance.


Le Club : Que faut-il pour résister à la prison ?


E. C. :
Une sacrée force et une vie intérieure solide : les souvenirs meublent la solitude. Il y a des filles, presque analphabètes qui me demandaient de leur lire de la poésie. En entendant du Rimbaud, du Verlaine, elles s'exclamaient : " Comme c'est beau ! ", et me faisaient recopier des vers sur leurs lettres. Une fois par semaine, j'avais le droit de jouer du piano. " Ca nous fait du bien. ", disaient-elles. Elles ne sont pas sensibles qu'au Hard Rock.


Le Club : On imagine que la prison est plus dure à supporter pour un innocent ?

E. C. : C'est tout le contraire. Quelqu'un d'innocent sait qu'au fond de lui, il est propre. Il est tenu par cette force. Moi, je pensais que l'assassin qui était libre à ma place ne devait pas dormir tous les jours très bien.


Le Club : Vous faîtes confiance à la nature humaine ?


E. C. :
Il faut avoir foi en l'autre. L'autre n'est jamais totalement mauvais. J'ai vu les prisonnières les plus agressives se métamophoser au parloir, à la vue d'un bébé. Elles avaient besoin d'amour, même celles qui n'en avaient connu que l'inceste ou le viol. Et quand on a besoin d'amour, j'estime qu'on n'est pas foncièrement méchant.


Le Club : Que faut-il faire pour améliorer le sort des détenus, en France ?

E. C. : La prison est un univers froid, glacial, où règne l'indifférence. Il faut d'abord construire de plus petites unités et donner une formation sociale aux surveillants.


Le Club : En dix ans, n'avez-vous constaté aucun progrès ?

E. C. : Aucun, mais beaucoup de dégradation. La prison est de plus en plus violente. Depuis que le ministère de la Santé a décidé qu'il fallait donner à chaque détenue, sa dose de médicaments pour la semaine, ce sont des bagarres continuelles. J'ai vu des filles découvrir la drogue en prison. C'est un non-sens d'enfermer des adolescentes de 14 ou 15 ans avec des majeures.


Le Club : Avez-vous envoyé votre livre au Garde des Sceaux ?

E. C. : Oui, avec la recommandation d'y chercher quelques idées qui ne grèveront pas le budget de la Pénitentiaire mais qui respecteront davantage la dignité humaine des prisonniers.

 

 

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