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Le Club
: Vous avez le don de raconter des destins, des épopées familiales.
Qu'est-ce qui vous attire le plus dans cette évocation d'une famille
sur plusieurs générations?
Daniel Crozes : Pour tout vous dire, je suis venu
à l'écriture par la lecture, mais aussi par l'histoire. De plus,
j'ai toujours été fasciné par Zola et par la longue série des Rougon-Macquart.
Donc, si vous voulez, Zola et le roman naturaliste, c'est un peu
ma référence, que j'adapte à mes envies et à mes modestes ambitions.
Mon objectif de romancier est de faire une peinture de société,
entre la fin du XIXè siècle et aujourd'hui, mais aussi de raconter
plusieurs cas d'ascension sociale, ce qui ne peut se montrer que
sur la durée, au travers de plusieurs générations. Le Pain blanc
ne se déroule que sur 30 ans, mais je l'avais voulu ainsi, je souhaitais
écrire une tranche de vie. Pour Le Café de Camille, j'ai rencontré
des gens et travaillé pendant quatre ans. Je voulais montrer, sur
un siècle, comment des familles aveyronnaises avaient vécu exilées
à Paris, comment elles avaient évolué et comment s'était bâtie leur
ascension sociale dans l'univers de la brasserie. De la même façon,
La Gantière parle de l'évolution d'un métier. Pour moi, il était
très important d'arriver jusqu'à la période actuelle pour montrer
aux gens ce qu'il était devenu. A Millau, il y a peut-être aujourd'hui
60 emplois dans la ganterie, alors qu'il y en avait 7 000 en 1963-1965,
c'est un peu la dégringolade. S'il n'y avait pas le gant de luxe
pour la haute couture, cette activité aurait totalement disparu.
Je voulais aussi dire aux lecteurs que cela existe encore, comme
le monde des cafés à Paris. Même si ces romans ne sont pas des romans
historiques - je préfère le qualificatif de romans de société, dans
la mesure où les héros ne sont pas des personnalités historiques
mais auraient tout à fait pu exister -, eh bien ! à leur lecture,
les gens croient parfois que mes personnages ont vraiment existé.
Enfin, j'aime travailler sur la durée un peu par réaction à mon
ancien métier de journaliste qui m'a beaucoup frustré. Je regrettais
souvent de ne pas avoir assez de recul.
Le Club : Vous avez pris le parti de raconter
ces trois histoires du point de vue des femmes, avec Camille, Antonia
et Alice. Pourquoi avez-vous fait ce choix-là?
D. C : Mes deux derniers romans La Fille de la ramière
et Julie sont également centrés autour de personnages féminins.
On m'a même qualifié de romancier des femmes ! Pour Le Pain blanc,
il y a eu un concours de circonstance. J'avais envie de raconter
la vie d'immigrés espagnols dans le sud de la France, entrés dans
le monde assez dur de la mine. Or, à mon sens, je ne pouvais la
raconter qu'à travers la voix d'une femme. Car de cette façon-là,
il y avait une charge émotionnelle plus forte. Et puis mon éditeur
m'a suggéré une contrainte supplémentaire : raconter cette histoire
à la première personne. Dans Le Café de Camille, Camille est bien
sûr très présente même si elle n'est pas l'héroïne principale. Mais
sa forte présence était nécessaire, dans la mesure où le métier
de cafetier fonctionnait énormément sur la notion de couple. Je
voulais montrer l'importance du rôle des femmes dans la gestion
des affaires et dans cette ascension sociale. Dans La Gantière,
j'ai choisi de mettre Alice au centre du roman un peu par provocation,
car la ganterie était un métier très macho. Les coupeurs de peaux
étaient évidemment tous des hommes et faisaient la loi dans la ville.
Or, au cours de mes recherches, on m'avait avancé qu'il n'y avait
jamais eu de femme-patron à Millau, même si j'ai ensuite reçu l'appel
d'une vieille dame qui m'a informée que sa grand-mère avait été
patronne d'une ganterie, à la suite du décès de son mari.
Le Club : Le XXè siècle a aussi été décisif
pour la condition des femmes. Est-ce pour cette raison que vous
avez choisi de leur donner la belle place au cour vos romans?
D. C : Oui, il s'est passé plein de choses pour les
femmes au XXè siècle. Leur condition m'intéresse beaucoup. Il était
en effet assez extraordinaire que les femmes fassent grève ou demandent
le divorce au début du siècle par exemple, comme dans le roman que
je suis en train d'écrire. Ces choses et bien d'autres n'auraient
pas pu se passer de la sorte au XIXè siècle, c'est sûr. Toutes mes
héroïnes sont en effet des femmes fortes, volontaires, décidées,
des femmes de caractère qui prennent leur destin en main. Elles
se rattachent à des principes, qui font d'ailleurs leur réussite
: l'opiniâtreté, l'honnêteté en affaires, le travail. Elles sont
aussi capables de faire d'énormes sacrifices, comme Camille, qui
est obligée les premières années de laisser ses enfants à la campagne
pour pouvoir travailler avec son mari. C'était quand même très dur.
Antonia, elle, tient grâce à ses enfants et c'est un véritable drame
quand son fils meurt. Alice, c'est un peu différent, elle perd son
mari et trouve ensuite un homme pour l'épauler. Mais depuis le départ,
elle se raccroche à son envie de prouver ce qu'une femme peut faire
dans la vie, et elle va jusqu'au bout. Dans tout cela, elle pense
évidemment au bien-être de ses enfants, à leur avenir.
Le Club : Qu'avez-vous voulu montrer par
cette conquête semée d'embûches de la réussite sociale?
D. C : Eh bien ! que l'ascension sociale est toujours
possible, qu'il suffit de la vouloir vraiment pour qu'elle survienne.
Tous les personnages se disent : "On va travailler dur, mais on
réussira". Pour Antonia par exemple, je voulais dire aussi que l'intégration
dans la société française pouvait s'opérer. Je suis d'autre part
sensible à la réussite car je viens d'une famille très modeste d'ouvriers.
Si je suis devenu ce que je suis aujourd'hui, je le dois à un certain
nombre de choses. Il n'y avait pas de livres à la maison, les seuls
livres que j'ai lus, je les empruntais à la bibliothèque de l'école.
Et puis j'ai tout de même pu faire des études supérieures. Mais
j'aurais vécu 30 ans ou 50 ans plus tôt, je n'aurais jamais pu faire
tout cela. Je suis donc très sensible aux gens partis du bas de
l'échelle et qui ont gravi peu à peu les échelons. Cela me concerne
beaucoup plus que si j'étais né dans une famille aisée où je n'aurais
manqué de rien.
Le Club : Etes-vous, à l'image de vos protagonistes,
un acharné du travail?
D. C : Je suis un grand travailleur. Il faut d'ailleurs
que je me freine ! Mais il n'y a pas de secret, vous savez. Quand
vous devez écrire - chaque roman me demande quasiment un an de travail
-, il faut pouvoir faire preuve de beaucoup de discipline. Quand
je suis dans une période d'écriture, je suis très concentré et ce
n'est pas que plus rien ne compte, mais presque ! J'ai un certain
nombre d'amis qui seraient incapables d'écrire des romans. Parce
qu'ils ne sont pas organisés ou alors, il faudrait que tous les
matins quelqu'un leur dise : "Allez, il faut t'y mettre !" Je n'ai
pas ce problème-là : écrire, travailler régulièrement, pour moi,
c'est logique. Il y a des contraintes, je les accepte.
Le Club : Comment procédez-vous?
D. C : Avant de commencer un roman, je ne me lance jamais
à l'aveuglette en me disant : "Alors aujourd'hui je commence par
la première page !". Ce n'est pas du tout comme cela que je procède.
Pour être plus clair, j'ai été journaliste pendant huit ans, je
suis historien de formation et, comme Zola, j'ai une double casquette.
Alors en tant qu'historien, je collecte des informations, je lis,
je ne laisse rien au hasard, j'essaie de tout vérifier. Et en tant
que journaliste, je me rapproche de la réalité, je rencontre des
gens et je recueille leur témoignage. Et puis, heureusement, il
y a plein de choses qu'on ne trouve pas dans les livres. Vous savez,
la réalité dépasse souvent la fiction ! Je fais donc un gros travail
préparatoire, qui peut durer de un mois à deux mois et demi. Pour
La Gantière, j'ai eu la chance inespérée de tomber sur une " mémoire
" de la ganterie et de la ville de Millau. J'ai rencontré ce monsieur,
qui avait été gantier pendant 45 ans, au cours de quatre après-midi.
Eh bien ! c'est assez incroyable, mais cela m'a suffi pour tout
savoir. On croit qu'il faut brasser des tonnes de papiers, de livres
et de documentations en toutes sortes alors qu'en fait, parfois,
il suffit de rencontrer la bonne personne. Et puis je ne voulais
pas trop en savoir pour garder la liberté d'imaginer le reste. Ensuite,
je bâtis ma trame sur environ 20 pages (48 000 signes sur un Macintosh
!) et je fais tout un travail sur les personnages, à partir de 20
ou 25 pages qui sont des fiches, des portraits complets de personnages
avec leur caractère, leur vie antérieure. Et je m'y tiens, pour
être logique de bout en bout. Que le roman reste cohérent, c'est
très important pour le lecteur, vous ne devez pas le tromper. Cela
vient aussi de ma propre personnalité de Capricorne, je suis très
rationnel.
Le Club : Vos romans sont très vivants
et font preuve d'un grand sens du rythme et du dialogue. La télévision
est-elle déjà venue frapper à votre porte?
D. C : Oui, il y a un projet d'adaptation en quatre épisodes
en cours pour La Gantière. Cela fait un certain temps que cela dure.
Une maison de production s'y est intéressée mais rien n'est encore
conclu. Je souhaite bien sûr que cela aboutisse, mais je ne veux
pas non plus qu'on fasse n'importe quoi de mon roman.
Le Club : Vous considérez-vous un peu comme
un artisan des lettres?
D. C : Oui, d'abord parce que nous ne sommes pas
des machines ! Et ensuite parce que j'ai horreur du superficiel,
du léger, de l'éphémère (c'est d'ailleurs pourquoi j'ai quitté le
métier de journaliste). J'aime ce qui dure. Or en principe, les
artisans fabriquent de belles choses, taillées pour l'éternité.
J'essaie donc de bâtir des romans qui ont toutes les chances de
résister au temps, je crois que j'y parviens pas trop mal. C'est
pour cela que j'aime bien le qualificatif d'artisan, car j'ai l'amour
du travail bien fait. Mais cela n'est pas facile, cela demande une
énergie folle et un grand investissement. Mais si l'on veut que
les lecteurs soient heureux de nous lire, qu'ils nous restent fidèles,
c'est le prix à payer. La fidélité des lecteurs, la reconnaissance
du public, c'est la plus belle récompense au monde. |