Le Club reçoit Daniel Crozes
Interview du 12/09/2000


© Opale

 

Journaliste, historien et romancier, Daniel Crozes rend un bel hommage aux femmes, au patrimoine aveyronnais et à la volonté. Nous avons rencontré un écrivain authentique, en qui la mémoire languedocienne trouve un merveilleux propagateur. Il nous a dévoilé sa méthode de travail.

"Toutes mes héroïnes sont des femmes fortes, volontaires, décidées, des femmes de caractère qui prennent leur destin en main.

Bibliographie
Biographie  

Le Club : Vous avez le don de raconter des destins, des épopées familiales. Qu'est-ce qui vous attire le plus dans cette évocation d'une famille sur plusieurs générations?

Daniel Crozes : Pour tout vous dire, je suis venu à l'écriture par la lecture, mais aussi par l'histoire. De plus, j'ai toujours été fasciné par Zola et par la longue série des Rougon-Macquart. Donc, si vous voulez, Zola et le roman naturaliste, c'est un peu ma référence, que j'adapte à mes envies et à mes modestes ambitions. Mon objectif de romancier est de faire une peinture de société, entre la fin du XIXè siècle et aujourd'hui, mais aussi de raconter plusieurs cas d'ascension sociale, ce qui ne peut se montrer que sur la durée, au travers de plusieurs générations. Le Pain blanc ne se déroule que sur 30 ans, mais je l'avais voulu ainsi, je souhaitais écrire une tranche de vie. Pour Le Café de Camille, j'ai rencontré des gens et travaillé pendant quatre ans. Je voulais montrer, sur un siècle, comment des familles aveyronnaises avaient vécu exilées à Paris, comment elles avaient évolué et comment s'était bâtie leur ascension sociale dans l'univers de la brasserie. De la même façon, La Gantière parle de l'évolution d'un métier. Pour moi, il était très important d'arriver jusqu'à la période actuelle pour montrer aux gens ce qu'il était devenu. A Millau, il y a peut-être aujourd'hui 60 emplois dans la ganterie, alors qu'il y en avait 7 000 en 1963-1965, c'est un peu la dégringolade. S'il n'y avait pas le gant de luxe pour la haute couture, cette activité aurait totalement disparu. Je voulais aussi dire aux lecteurs que cela existe encore, comme le monde des cafés à Paris. Même si ces romans ne sont pas des romans historiques - je préfère le qualificatif de romans de société, dans la mesure où les héros ne sont pas des personnalités historiques mais auraient tout à fait pu exister -, eh bien ! à leur lecture, les gens croient parfois que mes personnages ont vraiment existé. Enfin, j'aime travailler sur la durée un peu par réaction à mon ancien métier de journaliste qui m'a beaucoup frustré. Je regrettais souvent de ne pas avoir assez de recul.


Le Club
: Vous avez pris le parti de raconter ces trois histoires du point de vue des femmes, avec Camille, Antonia et Alice. Pourquoi avez-vous fait ce choix-là?

D. C : Mes deux derniers romans La Fille de la ramière et Julie sont également centrés autour de personnages féminins. On m'a même qualifié de romancier des femmes ! Pour Le Pain blanc, il y a eu un concours de circonstance. J'avais envie de raconter la vie d'immigrés espagnols dans le sud de la France, entrés dans le monde assez dur de la mine. Or, à mon sens, je ne pouvais la raconter qu'à travers la voix d'une femme. Car de cette façon-là, il y avait une charge émotionnelle plus forte. Et puis mon éditeur m'a suggéré une contrainte supplémentaire : raconter cette histoire à la première personne. Dans Le Café de Camille, Camille est bien sûr très présente même si elle n'est pas l'héroïne principale. Mais sa forte présence était nécessaire, dans la mesure où le métier de cafetier fonctionnait énormément sur la notion de couple. Je voulais montrer l'importance du rôle des femmes dans la gestion des affaires et dans cette ascension sociale. Dans La Gantière, j'ai choisi de mettre Alice au centre du roman un peu par provocation, car la ganterie était un métier très macho. Les coupeurs de peaux étaient évidemment tous des hommes et faisaient la loi dans la ville. Or, au cours de mes recherches, on m'avait avancé qu'il n'y avait jamais eu de femme-patron à Millau, même si j'ai ensuite reçu l'appel d'une vieille dame qui m'a informée que sa grand-mère avait été patronne d'une ganterie, à la suite du décès de son mari.


Le Club
: Le XXè siècle a aussi été décisif pour la condition des femmes. Est-ce pour cette raison que vous avez choisi de leur donner la belle place au cour vos romans?

D. C : Oui, il s'est passé plein de choses pour les femmes au XXè siècle. Leur condition m'intéresse beaucoup. Il était en effet assez extraordinaire que les femmes fassent grève ou demandent le divorce au début du siècle par exemple, comme dans le roman que je suis en train d'écrire. Ces choses et bien d'autres n'auraient pas pu se passer de la sorte au XIXè siècle, c'est sûr. Toutes mes héroïnes sont en effet des femmes fortes, volontaires, décidées, des femmes de caractère qui prennent leur destin en main. Elles se rattachent à des principes, qui font d'ailleurs leur réussite : l'opiniâtreté, l'honnêteté en affaires, le travail. Elles sont aussi capables de faire d'énormes sacrifices, comme Camille, qui est obligée les premières années de laisser ses enfants à la campagne pour pouvoir travailler avec son mari. C'était quand même très dur. Antonia, elle, tient grâce à ses enfants et c'est un véritable drame quand son fils meurt. Alice, c'est un peu différent, elle perd son mari et trouve ensuite un homme pour l'épauler. Mais depuis le départ, elle se raccroche à son envie de prouver ce qu'une femme peut faire dans la vie, et elle va jusqu'au bout. Dans tout cela, elle pense évidemment au bien-être de ses enfants, à leur avenir.


Le Club : Qu'avez-vous voulu montrer par cette conquête semée d'embûches de la réussite sociale?

D. C : Eh bien ! que l'ascension sociale est toujours possible, qu'il suffit de la vouloir vraiment pour qu'elle survienne. Tous les personnages se disent : "On va travailler dur, mais on réussira". Pour Antonia par exemple, je voulais dire aussi que l'intégration dans la société française pouvait s'opérer. Je suis d'autre part sensible à la réussite car je viens d'une famille très modeste d'ouvriers. Si je suis devenu ce que je suis aujourd'hui, je le dois à un certain nombre de choses. Il n'y avait pas de livres à la maison, les seuls livres que j'ai lus, je les empruntais à la bibliothèque de l'école. Et puis j'ai tout de même pu faire des études supérieures. Mais j'aurais vécu 30 ans ou 50 ans plus tôt, je n'aurais jamais pu faire tout cela. Je suis donc très sensible aux gens partis du bas de l'échelle et qui ont gravi peu à peu les échelons. Cela me concerne beaucoup plus que si j'étais né dans une famille aisée où je n'aurais manqué de rien.


Le Club : Etes-vous, à l'image de vos protagonistes, un acharné du travail?

D. C : Je suis un grand travailleur. Il faut d'ailleurs que je me freine ! Mais il n'y a pas de secret, vous savez. Quand vous devez écrire - chaque roman me demande quasiment un an de travail -, il faut pouvoir faire preuve de beaucoup de discipline. Quand je suis dans une période d'écriture, je suis très concentré et ce n'est pas que plus rien ne compte, mais presque ! J'ai un certain nombre d'amis qui seraient incapables d'écrire des romans. Parce qu'ils ne sont pas organisés ou alors, il faudrait que tous les matins quelqu'un leur dise : "Allez, il faut t'y mettre !" Je n'ai pas ce problème-là : écrire, travailler régulièrement, pour moi, c'est logique. Il y a des contraintes, je les accepte.


Le Club
: Comment procédez-vous?

D. C : Avant de commencer un roman, je ne me lance jamais à l'aveuglette en me disant : "Alors aujourd'hui je commence par la première page !". Ce n'est pas du tout comme cela que je procède. Pour être plus clair, j'ai été journaliste pendant huit ans, je suis historien de formation et, comme Zola, j'ai une double casquette. Alors en tant qu'historien, je collecte des informations, je lis, je ne laisse rien au hasard, j'essaie de tout vérifier. Et en tant que journaliste, je me rapproche de la réalité, je rencontre des gens et je recueille leur témoignage. Et puis, heureusement, il y a plein de choses qu'on ne trouve pas dans les livres. Vous savez, la réalité dépasse souvent la fiction ! Je fais donc un gros travail préparatoire, qui peut durer de un mois à deux mois et demi. Pour La Gantière, j'ai eu la chance inespérée de tomber sur une " mémoire " de la ganterie et de la ville de Millau. J'ai rencontré ce monsieur, qui avait été gantier pendant 45 ans, au cours de quatre après-midi. Eh bien ! c'est assez incroyable, mais cela m'a suffi pour tout savoir. On croit qu'il faut brasser des tonnes de papiers, de livres et de documentations en toutes sortes alors qu'en fait, parfois, il suffit de rencontrer la bonne personne. Et puis je ne voulais pas trop en savoir pour garder la liberté d'imaginer le reste. Ensuite, je bâtis ma trame sur environ 20 pages (48 000 signes sur un Macintosh !) et je fais tout un travail sur les personnages, à partir de 20 ou 25 pages qui sont des fiches, des portraits complets de personnages avec leur caractère, leur vie antérieure. Et je m'y tiens, pour être logique de bout en bout. Que le roman reste cohérent, c'est très important pour le lecteur, vous ne devez pas le tromper. Cela vient aussi de ma propre personnalité de Capricorne, je suis très rationnel.


Le Club : Vos romans sont très vivants et font preuve d'un grand sens du rythme et du dialogue. La télévision est-elle déjà venue frapper à votre porte?

D. C : Oui, il y a un projet d'adaptation en quatre épisodes en cours pour La Gantière. Cela fait un certain temps que cela dure. Une maison de production s'y est intéressée mais rien n'est encore conclu. Je souhaite bien sûr que cela aboutisse, mais je ne veux pas non plus qu'on fasse n'importe quoi de mon roman.


Le Club : Vous considérez-vous un peu comme un artisan des lettres?

D. C : Oui, d'abord parce que nous ne sommes pas des machines ! Et ensuite parce que j'ai horreur du superficiel, du léger, de l'éphémère (c'est d'ailleurs pourquoi j'ai quitté le métier de journaliste). J'aime ce qui dure. Or en principe, les artisans fabriquent de belles choses, taillées pour l'éternité. J'essaie donc de bâtir des romans qui ont toutes les chances de résister au temps, je crois que j'y parviens pas trop mal. C'est pour cela que j'aime bien le qualificatif d'artisan, car j'ai l'amour du travail bien fait. Mais cela n'est pas facile, cela demande une énergie folle et un grand investissement. Mais si l'on veut que les lecteurs soient heureux de nous lire, qu'ils nous restent fidèles, c'est le prix à payer. La fidélité des lecteurs, la reconnaissance du public, c'est la plus belle récompense au monde.
 

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