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Le Club :
Pourquoi avoir choisi dans C'était tous les jours tempête un des
révolutionnaires auxquels les dictionnaires accordent le moins de
lignes?
Jérôme Garcin : Justement pour avoir la liberté d'en écrire
davantage. Je n'ai pas fait, concernant Hérault de Séchelles un
travail d'enquête comme celui que j'avais réalisé pour la biographie
de Jean Prévost. Dès le début, j'ai voulu écrire un roman. Un personnage
historique dont on ne connaît que quelques éléments incontestables
de la vie offre un cadre idéal au romancier.
Le Club : Que sait-on de Hérault de Séchelles?
J. G. : Ses dates, il est né à Paris, en 1759, il
y est mort en 1794, avec Danton. Il a été, sous Louis XVI, le plus
jeune magistrat de France, un protégé de Marie-Antoinette puis,
sous la Révolution, il est devenu membre du Comité de salut public.
La constitution de 1793 est écrite de sa main. Il a rédigé tout
ou partie de la Déclaration des droits de l'homme. C'est un notable
de l'Ancien Régime qui a participé à la prise de la Bastille. Un
bel homme au physique d'aristocrate dont la Révolution a utilisé
les talents d'homme de loi et d'homme de lettres, avant de le rejeter.
Sans doute incarnait-il, physiquement, tout ce que les révolutionnaires
détestaient. Mais son retournement de veste est unique dans l'histoire.
Hérault est l'auteur d'un Traité de l'Ambition qui pose les règles
de la réussite dans la société. Il a aussi écrit une Visite à Buffon
qui est un texte fondateur du genre.
Le Club : Qu'est-ce qui vous a séduit en lui?
J. G. : Son côté Stendhalien. C'est un personnage
à la vie brève et pleine qui a fait l'erreur de tous les héros stendhaliens,
croire qu'on dirige sa vie comme une carrière, qu'on peut lui appliquer
une stratégie comme sur un champs de bataille. J'ai d'ailleurs le
sentiment qu'il a inspiré Julien Sorel. Ce sont deux frères, passés
d'un monde à l'autre, et qui finissent sur l'échafaud.
Le Club : Votre point de vue sur
Hérault de Séchelles a-t-il évolué pendant la rédaction du roman?
J. G. : J'ai commencé par ne voir que ses noirceurs, ses
vices poussés jusqu'à la caricature. Hérault a été détesté par ses
contemporains, les révolutionnaires qui le jalousaient, les aristocrates
qui le considéraient comme le traître absolu. Traître à sa caste,
traître à son roi, traître à Marie-Antoinette. Son Traité de l'Ambition
pourrait laisser croire qu'il n'avait aucune conviction, mais je
le vois comme pris dans une sorte de pari pascalien. A force de
faire semblant de croire en la Révolution, il finit par avoir la
foi. Au fur et à mesure que j'entrais dans le personnage, je lui
ai donné des vertus que, sans doute, il n'avait pas. Et surtout
une passion fixe qui, à mes yeux, rachète tous ses crimes, pour
Jeanne-Françoise de Sainte-Amaranthe, qui n'a été, en réalité, qu'une
de ses innombrables maîtresses. Il me semble que malgré son Traité
de l'Ambition, Hérault a conservé une part de naïveté qui a protégé
son innocence. Il aimait trop la vie, et je ne peux pas imaginer
qu'à la vielle de sa mort, il n'ait pas compris qu'il avait manqué
l'essentiel, qu'il ne soit pas revenu sur ses échecs. Il avait tout
imaginé, sauf l'essentiel. On ne peut pas construire sa vie sur
l'hypocrisie, le mensonge, sauf à viser des réussites momentanées.
On ne peut pas tricher impunément trop longtemps.
Le Club : L'histoire aurait donc
une morale?
J. G. : La propre mort de Hérault l'atteste. Même si, à
un ou deux ans près, il a failli réussir. La chute de Robespierre,
le 27 juillet 1794, annonce la fin de la Terreur. Hérault était
mort depuis trois mois. Il avait trente-quatre ans, n'avait connu
aucun des bonheurs essentiels de la vie. Tout l'intérêt du roman
est que j'ai eu l'occasion de le lui faire regretter.
L e Club : Vous pensez à Stendhal,
mais on peut aussi se rappeler l'opéra de Mozart: la punition de
Hérault est un peu celle de Don Juan...
J. G. : Il en avait effectivement le cynisme. Il
demandait notamment à ses nombreuses maîtresses de s'habiller de
jaune et de violet, ses couleurs.
Le Club : Y a-t-il encore des Hérault
de Séchelles?
J. G. : Beaucoup postulent: ils font preuve de cynisme,
de machiavélisme, enchaînent les infidélités, mais aucun ne lui
arrive à la cheville. On présente souvent François Mitterrand comme
un héros stendhalien, c'est sans doute vrai pour sa jeunesse, mais
il est mort dans la peau d'un personnage de Roger Martin du Gard
ou de Jules Romain.
Le Club : Hérault... c'est vous?
J. G. : Autant je me sentais proche de Jean Prévost,
autant je réprouve Hérault de Séchelles. Il représente tout ce que
je déteste. Mais je trouvais excitant de me mettre dans la peau
de quelqu'un qui était le contraire de moi, de passer, comme un
acteur, le costume d'un homme haïssable. Mais entrer dans la machine
du cynisme m'a permis de comprendre son incohérence.
Le Club : Que penserait Hérault de
Séchelles de votre roman?
J. G. : Difficile de faire parler les morts. J'ai
été fidèle à l'idée que je me faisais de lui... mais peut-être me
reprocherait-il de lui avoir prêté trop de morale et de bons sentiments.
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