Le Club reçoit Jérôme Garcin
Interview du 08/03/2001

© Opale

A quoi pouvait penser Hérault de Séchelles à la veille de passer à la guillotine où il avait envoyé tant d'autres ? Dans C'était tous les jours tempête, le journaliste Jérôme Garcin se fait romancier pour confesser et absoudre un des acteurs de la Révolution française.

"Entrer dans la machine du cynisme m'a permis de comprendre son incohérence."

Bibliographie
Biographie  

Le Club : Pourquoi avoir choisi dans C'était tous les jours tempête un des révolutionnaires auxquels les dictionnaires accordent le moins de lignes?

Jérôme Garcin :
Justement pour avoir la liberté d'en écrire davantage. Je n'ai pas fait, concernant Hérault de Séchelles un travail d'enquête comme celui que j'avais réalisé pour la biographie de Jean Prévost. Dès le début, j'ai voulu écrire un roman. Un personnage historique dont on ne connaît que quelques éléments incontestables de la vie offre un cadre idéal au romancier.


Le Club
: Que sait-on de Hérault de Séchelles?

J. G. : Ses dates, il est né à Paris, en 1759, il y est mort en 1794, avec Danton. Il a été, sous Louis XVI, le plus jeune magistrat de France, un protégé de Marie-Antoinette puis, sous la Révolution, il est devenu membre du Comité de salut public. La constitution de 1793 est écrite de sa main. Il a rédigé tout ou partie de la Déclaration des droits de l'homme. C'est un notable de l'Ancien Régime qui a participé à la prise de la Bastille. Un bel homme au physique d'aristocrate dont la Révolution a utilisé les talents d'homme de loi et d'homme de lettres, avant de le rejeter. Sans doute incarnait-il, physiquement, tout ce que les révolutionnaires détestaient. Mais son retournement de veste est unique dans l'histoire. Hérault est l'auteur d'un Traité de l'Ambition qui pose les règles de la réussite dans la société. Il a aussi écrit une Visite à Buffon qui est un texte fondateur du genre.


Le Club
: Qu'est-ce qui vous a séduit en lui?

J. G. : Son côté Stendhalien. C'est un personnage à la vie brève et pleine qui a fait l'erreur de tous les héros stendhaliens, croire qu'on dirige sa vie comme une carrière, qu'on peut lui appliquer une stratégie comme sur un champs de bataille. J'ai d'ailleurs le sentiment qu'il a inspiré Julien Sorel. Ce sont deux frères, passés d'un monde à l'autre, et qui finissent sur l'échafaud.


Le Club : Votre point de vue sur Hérault de Séchelles a-t-il évolué pendant la rédaction du roman?

J. G. :
J'ai commencé par ne voir que ses noirceurs, ses vices poussés jusqu'à la caricature. Hérault a été détesté par ses contemporains, les révolutionnaires qui le jalousaient, les aristocrates qui le considéraient comme le traître absolu. Traître à sa caste, traître à son roi, traître à Marie-Antoinette. Son Traité de l'Ambition pourrait laisser croire qu'il n'avait aucune conviction, mais je le vois comme pris dans une sorte de pari pascalien. A force de faire semblant de croire en la Révolution, il finit par avoir la foi. Au fur et à mesure que j'entrais dans le personnage, je lui ai donné des vertus que, sans doute, il n'avait pas. Et surtout une passion fixe qui, à mes yeux, rachète tous ses crimes, pour Jeanne-Françoise de Sainte-Amaranthe, qui n'a été, en réalité, qu'une de ses innombrables maîtresses. Il me semble que malgré son Traité de l'Ambition, Hérault a conservé une part de naïveté qui a protégé son innocence. Il aimait trop la vie, et je ne peux pas imaginer qu'à la vielle de sa mort, il n'ait pas compris qu'il avait manqué l'essentiel, qu'il ne soit pas revenu sur ses échecs. Il avait tout imaginé, sauf l'essentiel. On ne peut pas construire sa vie sur l'hypocrisie, le mensonge, sauf à viser des réussites momentanées. On ne peut pas tricher impunément trop longtemps.


Le Club : L'histoire aurait donc une morale?

J. G. :
La propre mort de Hérault l'atteste. Même si, à un ou deux ans près, il a failli réussir. La chute de Robespierre, le 27 juillet 1794, annonce la fin de la Terreur. Hérault était mort depuis trois mois. Il avait trente-quatre ans, n'avait connu aucun des bonheurs essentiels de la vie. Tout l'intérêt du roman est que j'ai eu l'occasion de le lui faire regretter.


L e Club : Vous pensez à Stendhal, mais on peut aussi se rappeler l'opéra de Mozart: la punition de Hérault est un peu celle de Don Juan...

J. G. : Il en avait effectivement le cynisme. Il demandait notamment à ses nombreuses maîtresses de s'habiller de jaune et de violet, ses couleurs.


Le Club : Y a-t-il encore des Hérault de Séchelles?

J. G. : Beaucoup postulent: ils font preuve de cynisme, de machiavélisme, enchaînent les infidélités, mais aucun ne lui arrive à la cheville. On présente souvent François Mitterrand comme un héros stendhalien, c'est sans doute vrai pour sa jeunesse, mais il est mort dans la peau d'un personnage de Roger Martin du Gard ou de Jules Romain.


Le Club
: Hérault... c'est vous?

J. G. : Autant je me sentais proche de Jean Prévost, autant je réprouve Hérault de Séchelles. Il représente tout ce que je déteste. Mais je trouvais excitant de me mettre dans la peau de quelqu'un qui était le contraire de moi, de passer, comme un acteur, le costume d'un homme haïssable. Mais entrer dans la machine du cynisme m'a permis de comprendre son incohérence.


Le Club : Que penserait Hérault de Séchelles de votre roman?

J. G. : Difficile de faire parler les morts. J'ai été fidèle à l'idée que je me faisais de lui... mais peut-être me reprocherait-il de lui avoir prêté trop de morale et de bons sentiments.
 

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