Le Club reçoit Patrick Modiano
Interview du 20/04/2001


© Opale

 

Patrick Modiano a reçu le Club dans son appartement parisien proche du jardin du Luxembourg. Avec le récit de Thérèse, héroïne de La Petite Bijou, l'écriture de Modiano, toute d'acuité et de sensibilité, transpose ses douleurs d'enfant avec un lyrisme qui rend encore plus douloureux cette quête de reconnaissance maternelle définitivement déçue.

"Avec la fiction on se sent beaucoup plus libre, moins corseté.

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Le Club : Pour la deuxième fois, avec La Petite Bijou, vous donnez la parole à un personnage de femme, pourquoi?

Patrick Modiano : Je me sens plus à l'aise avec cet angle différent. C'est comme si je retranscrivais les mots d'une autre personne. La construction est moins floue. Cela m'oblige à sortir de ce "Je" un peu vague qui était dans mes anciens romans.


Le Club : Quelle part de souvenirs dans ce roman?

P. M. : Je suis mal à l'aise avec ce qui est purement autobiographique. Le ton autobiographique est figé. Avec la fiction on se sent beaucoup plus libre, moins corseté.


Le Club : Vous ne situez pas l'époque de l'action.

P. M. : Comme l'héroïne se rappelle des souvenirs d'enfance, ils sont intemporels ; même pour des périodes dramatiques (un enfant pendant l'exode) car les enfants n'ont pas une vision globale. Cela aurait été artificiel de dater.


Le Club : Croyez-vous, comme le personnage de la pharmacienne dans le roman, à la bonté des inconnus?

P. M. : Qui peut savoir ? J'ai vu des gens en dépression qui demandaient de l'aide, non pas à des gens de leur entourage immédiat, mais à des inconnus dans la rue. J'ai un certain optimisme. La Petite Bijou c'est l'histoire d'une crise ; l'histoire de quelqu'un qui, une dernière fois, lutte avec le passé. Prenez l'exemple de Saint-Georges se battant contre le dragon. Ce sont les derniers soubresauts d'une lutte. Après, Thérèse va renaître.


Le Club : L'un des personnages traduit des émissions de radios étrangères ; vous vous êtes inspiré d'Armand Robin?

P. M. :
je l'ai croisé une fois dans une rue, j'étais avec quelqu'un qu'il connaissait. Après j'ai lu ses poèmes et j'ai appris qu'il était mort dans des conditions bizarres. Dans les années 50, la radio avait un énorme impact. Il y avait même des émissions pour les enfants avec des bruitages : on y entendait des pas crisser sur le gravier... A la radio, on tourne le bouton, on n'arrive pas toujours à capter, des voix se superposent... C'est une vieille magie.


Le Club : Paris est toujours très présent dans vos romans, qu'est-ce qui a changé dans le Paris d'aujourd'hui?

P. M. :
C'est différent lorsque tout a été détruit. Mais si je fais un repérage dans un endroit où les choses ont un peu changé, cette transformation est comme un parasite. Je m'y perds. Ce qui me manque le plus ce sont certains quartiers de la périphérie, liés à des souvenirs précis et qui ont disparu. Mais il reste un paysage intérieur qui a plus d'impact. J'ai connu la Porte d'Italie dans les années 60. Aujourd'hui c'est romanesque, on peut imaginer que quelqu'un s'y perde. C'est devenu Chinatown ! Toute cette ville bâtie rapidement, cela peut fournir de la matière, faire fonctionner l'imaginaire.


Le Club : On a écrit à propos de vous "Sans lui la vie serait moins bien...

P. M. : C'est un compliment. Mais ça peut s'appliquer à la plupart des gens qui écrivent. Il y a des choses de la vie quotidienne dont je parle (les cabines téléphoniques...). Avec la manière dont je les présente, cela prend une allure étrange. Je reçois des lettres de lecteurs à propos des lieux, des personnes, et l'environnement quotidien dans le livre... Cela leur fait un drôle d'effet. C'est comme ces objets que les surréalistes isolaient et qui devenaient un univers fantastique.


Le Club : Vous avez déclaré récemment vouloir "essayer d'en finir avec la fiction. Pourtant vous avez déjà abandonné la chanson (Etonnez-moi Benoît) pour Françoise Hardy, le théâtre (La polka), la télé (Madame le juge).

P. M. : Pour la chanson, j'avais simplement un ami qui travaillait dans une maison d'édition musicale. Il éditait des choses très hétéroclites. Comme des accordéonistes avaient besoin de paroles pour s'inscrire à la Sacem, j'ai donc écrit pour André Verchuren mais aussi des chansons et des adaptations pour Françoise Hardy. Pour un romancier, le théâtre, c'est tellement différent. Avec certains thèmes de mes romans, on ne peut pas faire du théâtre. Chez Giraudoux, le mieux, c'est le théâtre qui l'obligeait à "tailler". Quant à la télé, il s'agissait de travaux un peu alimentaires. J'ai fait des adaptations de Kessel. J'ai besoin de choses très réelles au départ. Un fait divers je peux travailler dessus. Ce serait à la limite du réalisme et de la fiction. J'ai lu tous les grands faits divers des années 30 aux années 70. Quelque chose m'attirait mais je ne me décidais pas. Dans certains de mes livres j'ai utilisé des faits divers. Un qui se passait à Londres dans les années 60, Christine Keeler. Je trouvais ces faits divers dans France Soir, L'Aurore, Le Parisien. Ceux d'avant-guerre dans Détective. Maintenant, les journalistes travaillent comme les écrivains, ils prennent du recul. .


Le Club : Dans son journal, qui vient de paraître, Paul Morand ne dit que du bien de vous?

P. M. :
J'ai plus d'affinités avec d'autres gens. Je l'ai connu par une femme américaine, mécène du prix Nimier. Mais je me sentais plus d'affinités avec Queneau ou Desnos, même si je n'ai pas connu ce dernier, ou encore Valery Larbaud.


Le Club : De nombreux travaux universitaires vous ont été consacrés, mais pas de biographie.

P. M. : La seule chose intéressante c'est ce qui a précédé ma naissance. Quand on naît juste après la guerre, c'est assez bizarre. Cela provoque des rencontres étranges qui ne se seraient pas faites en temps normal. Ce sont des naissances un peu hasardeuses. C'est plutôt un truc sociologique qu'il serait intéressant de voir.


Le Club : Vous souvenez-vous de tous les prix littéraires que vous avez reçus ?

P. M. : Comme j'ai commencé très jeune, à trente ans j'avais déjà de la distance. Dés mon premier livre, j'avais perdu cette espèce d'angoisse. Même si je n'avais pas eu certains prix cela n'aurait rien changé. Des gens ont eu le Goncourt, cela les a presque détruits, brisés. Cela je n'arrive pas à le comprendre.


Le Club : Vos livres sont également édités au Grand Livre du Mois... ?

P. M. : Souvent les clubs m'apportent quelque chose en plus. J'écris quelquefois pour avoir des renseignements. Pour résoudre des énigmes sur mes parents et dont je voudrais avoir la solution. J'emploie des noms réels, je mets les vrais numéros de téléphone. Je joue avec le feu, j'espère que quelqu'un va m'aider à rapatrier des éléments. Des gens m'ont écrit, j'ai plus de chance parmi les lecteurs de club. C'est mystérieux, cela peut pénétrer plus loin...


Le Club : La petite Bijou vient de paraître, vous pensez au prochain?

P. M. : Je me dis je vais passer enfin à une nouvelle période, mais c'est un leurre. On est condamné à faire la même chose. Les articles de journaux, cela vous aide. On ne sait pas très bien ce que l'on écrit, c'est comme si on était sur des sables mouvants, tant que le livre n'est pas lu par quelqu'un d'autre. C'est comme une photo ; le négatif a besoin d'être développé pour que le sujet soit visible. On ne se voit pas dans la vie, on ne sait pas très bien ce qu'on est.

 

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