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Le Club
: Pour la deuxième fois, avec La Petite Bijou, vous donnez
la parole à un personnage de femme, pourquoi?
Patrick Modiano : Je me sens plus à l'aise avec cet angle
différent. C'est comme si je retranscrivais les mots d'une autre
personne. La construction est moins floue. Cela m'oblige à sortir
de ce "Je" un peu vague qui était dans mes anciens romans.
Le Club : Quelle part
de souvenirs dans ce roman?
P. M. : Je suis mal à l'aise avec ce qui est purement
autobiographique. Le ton autobiographique est figé. Avec la fiction
on se sent beaucoup plus libre, moins corseté.
Le Club : Vous ne situez
pas l'époque de l'action.
P. M. : Comme l'héroïne se rappelle des souvenirs
d'enfance, ils sont intemporels ; même pour des périodes dramatiques
(un enfant pendant l'exode) car les enfants n'ont pas une vision
globale. Cela aurait été artificiel de dater.
Le Club : Croyez-vous,
comme le personnage de la pharmacienne dans le roman, à la bonté
des inconnus?
P. M. : Qui peut savoir ? J'ai vu des gens en dépression
qui demandaient de l'aide, non pas à des gens de leur entourage
immédiat, mais à des inconnus dans la rue. J'ai un certain optimisme.
La Petite Bijou c'est l'histoire d'une crise ; l'histoire de quelqu'un
qui, une dernière fois, lutte avec le passé. Prenez l'exemple de
Saint-Georges se battant contre le dragon. Ce sont les derniers
soubresauts d'une lutte. Après, Thérèse va renaître.
Le Club : L'un des
personnages traduit des émissions de radios étrangères ; vous vous
êtes inspiré d'Armand Robin?
P. M. : je l'ai croisé une fois dans une rue, j'étais avec quelqu'un
qu'il connaissait. Après j'ai lu ses poèmes et j'ai appris qu'il
était mort dans des conditions bizarres. Dans les années 50, la
radio avait un énorme impact. Il y avait même des émissions pour
les enfants avec des bruitages : on y entendait des pas crisser
sur le gravier... A la radio, on tourne le bouton, on n'arrive pas
toujours à capter, des voix se superposent... C'est une vieille
magie.
Le Club : Paris est
toujours très présent dans vos romans, qu'est-ce qui a changé dans
le Paris d'aujourd'hui?
P. M. : C'est différent lorsque tout a été détruit. Mais si
je fais un repérage dans un endroit où les choses ont un peu changé,
cette transformation est comme un parasite. Je m'y perds. Ce qui
me manque le plus ce sont certains quartiers de la périphérie, liés
à des souvenirs précis et qui ont disparu. Mais il reste un paysage
intérieur qui a plus d'impact. J'ai connu la Porte d'Italie dans
les années 60. Aujourd'hui c'est romanesque, on peut imaginer que
quelqu'un s'y perde. C'est devenu Chinatown ! Toute cette ville
bâtie rapidement, cela peut fournir de la matière, faire fonctionner
l'imaginaire.
Le Club : On a écrit
à propos de vous "Sans lui la vie serait moins bien...
P. M. : C'est un compliment. Mais ça peut s'appliquer
à la plupart des gens qui écrivent. Il y a des choses de la vie
quotidienne dont je parle (les cabines téléphoniques...). Avec la
manière dont je les présente, cela prend une allure étrange. Je
reçois des lettres de lecteurs à propos des lieux, des personnes,
et l'environnement quotidien dans le livre... Cela leur fait un
drôle d'effet. C'est comme ces objets que les surréalistes isolaient
et qui devenaient un univers fantastique.
Le Club : Vous avez
déclaré récemment vouloir "essayer d'en finir avec la fiction. Pourtant
vous avez déjà abandonné la chanson (Etonnez-moi Benoît) pour Françoise
Hardy, le théâtre (La polka), la télé (Madame le juge).
P. M. : Pour la chanson, j'avais simplement un ami
qui travaillait dans une maison d'édition musicale. Il éditait des
choses très hétéroclites. Comme des accordéonistes avaient besoin
de paroles pour s'inscrire à la Sacem, j'ai donc écrit pour André
Verchuren mais aussi des chansons et des adaptations pour Françoise
Hardy. Pour un romancier, le théâtre, c'est tellement différent.
Avec certains thèmes de mes romans, on ne peut pas faire du théâtre.
Chez Giraudoux, le mieux, c'est le théâtre qui l'obligeait à "tailler".
Quant à la télé, il s'agissait de travaux un peu alimentaires. J'ai
fait des adaptations de Kessel. J'ai besoin de choses très réelles
au départ. Un fait divers je peux travailler dessus. Ce serait à
la limite du réalisme et de la fiction. J'ai lu tous les grands
faits divers des années 30 aux années 70. Quelque chose m'attirait
mais je ne me décidais pas. Dans certains de mes livres j'ai utilisé
des faits divers. Un qui se passait à Londres dans les années 60,
Christine Keeler. Je trouvais ces faits divers dans France Soir,
L'Aurore, Le Parisien. Ceux d'avant-guerre dans Détective. Maintenant,
les journalistes travaillent comme les écrivains, ils prennent du
recul. .
Le Club : Dans son
journal, qui vient de paraître, Paul Morand ne dit que du bien de
vous?
P. M. : J'ai plus d'affinités avec d'autres gens. Je l'ai connu
par une femme américaine, mécène du prix Nimier. Mais je me sentais
plus d'affinités avec Queneau ou Desnos, même si je n'ai pas connu
ce dernier, ou encore Valery Larbaud.
Le Club : De nombreux
travaux universitaires vous ont été consacrés, mais pas de biographie.
P. M. : La seule chose intéressante c'est ce qui
a précédé ma naissance. Quand on naît juste après la guerre, c'est
assez bizarre. Cela provoque des rencontres étranges qui ne se seraient
pas faites en temps normal. Ce sont des naissances un peu hasardeuses.
C'est plutôt un truc sociologique qu'il serait intéressant de voir.
Le Club : Vous souvenez-vous
de tous les prix littéraires que vous avez reçus ?
P. M. : Comme j'ai commencé très jeune, à trente
ans j'avais déjà de la distance. Dés mon premier livre, j'avais
perdu cette espèce d'angoisse. Même si je n'avais pas eu certains
prix cela n'aurait rien changé. Des gens ont eu le Goncourt, cela
les a presque détruits, brisés. Cela je n'arrive pas à le comprendre.
Le Club : Vos livres
sont également édités au Grand Livre du Mois... ?
P. M. : Souvent les clubs m'apportent quelque chose
en plus. J'écris quelquefois pour avoir des renseignements. Pour
résoudre des énigmes sur mes parents et dont je voudrais avoir la
solution. J'emploie des noms réels, je mets les vrais numéros de
téléphone. Je joue avec le feu, j'espère que quelqu'un va m'aider
à rapatrier des éléments. Des gens m'ont écrit, j'ai plus de chance
parmi les lecteurs de club. C'est mystérieux, cela peut pénétrer
plus loin...
Le Club : La
petite Bijou vient de paraître, vous pensez au prochain?
P. M. : Je me dis je vais passer enfin à une nouvelle période,
mais c'est un leurre. On est condamné à faire la même chose. Les
articles de journaux, cela vous aide. On ne sait pas très bien ce
que l'on écrit, c'est comme si on était sur des sables mouvants,
tant que le livre n'est pas lu par quelqu'un d'autre. C'est comme
une photo ; le négatif a besoin d'être développé pour que le sujet
soit visible. On ne se voit pas dans la vie, on ne sait pas très
bien ce qu'on est. |