Le Club reçoit Amélie Nothomb
Interview du 05/09/2000


© Opale -
A. Sagalyn

 

Les pédopsychiatres avaient tenté de nous l'expliquer. Amélie Nothomb s'en souvient : le bébé est un " tube digestif " qui se prendrait pour Dieu. Ainsi commencent les désillusions...

"Il y a une part métaphysique, divine en l'homme, c'est certain. C'est des choses qu'on sent."

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Biographie  


Le Club : Ainsi dès votre naissance, vous vous prenez pour Dieu...

Amélie Nothomb: Mais tous les enfants se prennent pour Dieu. La seule différence, C'est que je m'en souviens tellement bien. En essayant de remonter très loin dans ses souvenirs, on se heurte à un rempart, et cependant, on garde une impression. C'est pourquoi le livre commence à la troisième personne. Au deuxième tiers, on passe au " je ", là commencent véritablement mes souvenirs.


Le Club : Vous avez utilisé des techniques pour remonter si loin dans le passé : le rebirthing, la psychanalyse?

Amélie Nothomb : Non, je fais ça toute seule. Depuis toujours je suis obsédée par la mémoire. Dès que j'ai appris que j'allais quitter le Japon, dès que j'ai su que ce ne serait pas " pour toujours ", alors c'est devenu un devoir: " Souviens-toi, tout va disparaître, souviens-toi, parce que bientôt tu n'en conserveras que ce que tu as gardé là. "


Le Club : La part divine de l'humanité, c'est juste une figure de style ou vous y croyez réellement?

Amélie Nothomb : Je ne vais pas me lancer dans des discours théologiques, mais qu'il y ait une part métaphysique, divine en l'homme, c'est certain. C'est des choses qu'on sent. Quand j'étais toute petite, j'entendais une voix qui disait: " c'est moi qui vit en toi. " Et je me disais, " mais qui me parle? " Je ne vais pas jouer à Jeanne d'Arc, c'est un truc qu'on a tous eu, non ? L'idée que quelqu'un vit en nous et qu'on ne sait pas ce que c'est, mais qu'on n'est pas tout seul là-dedans. Dans son dernier livre, mon ami Eric-Emmanuel Schmitt dit, ou plutôt le Christ, qu'il y a un puits en nous et qu'il y a moyen d'y descendre, c'est une chose que je fais souvent. J'appelle ça " descendre dans mon sous-marin ". Ca n'exige pas nécessairement de l'isolement et du silence, mais plutôt de la concentration. Je fais souvent ça à la gare, quand j'ai mon train à prendre.


Le Club : Le secret, ce serait la concentration?

Amélie Nothomb : Que j'obtiens aussi grâce à une très grande énergie mentale que je cultive en buvant du thé très fort. On ne le dira jamais assez : pour écrire il faut toute sorte de choses, mais il faut d'abord une énergie phénoménale. Même en étant une personne énergétique, j'en ai pas assez en moi, alors je bois un thé monstrueusement fort qui me donne assez d'énergie pour descendre dans le sous-marin.


Le Club : Et vous avez une heure, pour cette cérémonie?

Amélie Nothomb : Ca peut être très tôt. Parfois trois heures du matin. Je dors très peu. En moyenne, deux heures par nuit. Il m'arrive d'être très fatiguée, mais le thé arrange ça. Aujourd'hui, j'ai très peu dormi, mais je pète le feu !


Le Club : Vous n'avez pas d'autre moyen de cultiver votre énergie, comme le yoga, par exemple?

Amélie Nothomb : Je devrais, parce que je vis des moments d'angoisse phénoménale, mais je n'ai pour seul exutoire que l'écriture. C'est ma panacée. C'est plus qu'un métier, c'est ma raison de vivre, et mon moyen de supporter la vie. C'est tout à la fois. Mon but et mon moyen. C'est tout.


Le Club : Il faut écrire pour vivre ou alors ça ne sert à rien.


Amélie Nothomb :
Tout à fait d'accord, comme Rilke le dit dans ses lettres à un jeune poète.


Le Club : Vous avez été élevée dans une religion?

Amélie Nothomb : A la base, la famille Nothomb est une des familles les plus catholiques de Belgique, mais si mes parents s'étaient exilés à l'autre bout du monde, c'est qu'ils se sentaient un peu différents. Mais il y avait la Bible à la maison, et il était facile de comprendre que c'était un livre important. A telle enseigne qu'il m'a très vite intéressée. Quand on est tout petit, on est plus accessible au Nouveau Testament, on sent que c'est une histoire d'amour. Dès onze, douze ans, je me suis jetée dans l'Ancien Testament, et j'ai appris des choses à n'en plus finir. Mais les Protestants connaissent beaucoup mieux la Bible que moi.


Le Club
: Votre amour du Japon n'est pas allé jusqu'à vous faire adopter le Shintoïsme ou le Bouddhisme, tellement à la mode ?

Amélie Nothomb : Je fais partie de ceux qui croient qu'il y a une part commune à toutes les religions. Le Bouddhisme est une superbe religion, mais moins romanesque que le catholicisme, d'un strict point de vue de romancier. La Bible, c'est quand même une trouvaille. Un scénario picaresque, avec des histoires dans les histoires. Et le Christ est un personnage de roman magnifique. Et puis, j'étais bien placée pour connaître les limites du Bouddhisme. J'ai vécu dans plus de pays bouddhistes que de pays catholiques. Le bouddhisme n'a pas empêché le fascisme japonais, les folies chinoises et khmères. Le plus important, selon moi, est de respecter un principe japonais qui n'est pas un principe religieux mais un principe de civilisation que, malheureusement, eux mêmes n'ont pas toujours respecté : la recherche de l'harmonie. Ça me paraît une très belle théorie pour vivre ensemble.


Le Club : Vous reprochez aux Japonais de ne pas respecter les principes qu'ils ont énoncés...

Amélie Nothomb : En effet, dans mon précédent roman, je racontais mon expérience dans une entreprise japonaise. Je n'ai jamais vu d'endroit aussi peu harmonieux, aussi peu zen, aussi peu bouddhistes, que l'entreprise japonaise.


Le Club : Votre livre pourrait aussi passer pour l'illustration de la célèbre Théorie : tout se joue avant trois ans...

Amélie Nothomb : C'est étonnant de voir qu'en règle générale, les gens ne se souviennent pas de ce qui a le plus compté, à savoir ces trois années fondatrices. La dernière phrase du livre, c'est " ensuite, il ne s'est plus rien passé ", évidemment, il m'est arrivé deux ou trois trucs, mais ce que j'avais envie de dire, c'est tout ce qui se passe après n'est que la conséquence de ces deux ou trois premières années.


Le Club : On vous présente souvent comme une enfant surdouée, j'ai l'impression qu'il s'agirait plutôt d'une enfant plus consciente que les autres ?

Amélie Nothomb : Peut-être. C'est un autre épisode que je raconte dans le livre. L'annonce que j'allais quitter le Japon a tué le temps de l'insouciance. J'ai perdu en insouciance ce que j'ai gagné en extase et en conscience. L'extase venait du fait que je savais que tout ce que je vivais était périssable. Je me répétais " profite bien de ça, parce que ça va pas revenir, et il faut que tu te souviennes ", du coup l'extase était encore plus grande, mais elle comportait sa propre tragédie, elle avait déjà le goût de la mort.


Le Club : Vous avez rêvé d'une autre enfance?

Amélie Nothomb : Quand à 17 ans, en 1984, je suis arrivée en Europe, en l'occurence en Belgique, je n'ai pas envié la vie des petits Belges. J'aime beaucoup mon pays, il a la réputation d'être un pays joyeux mais au début, cela ne m'a pas frappée. J'ai vu la tristesse, la pesanteur, un côté lugubre. Il m'a fallu apprendre à aimer la Belgique, la vie n'y est pas légère.


Le Club : Le paradis, c'était l'enfance ou le Japon?

Amélie Nothomb : C'était l'enfance au Japon. Dans une maison merveilleuse, dans un village de montagne, là aussi c'était comme dans l'Ancien Testament, un jardin. Mais dans la Bible on pouvait rester dans le jardin, tant qu'il n'y avait pas eu une faute. C'est la que je sentais une injustice : " Quelle est ma faute? Pourquoi vais-je être chassée? " La Bible est un livre assez optimiste qui nous laisse croire que si on n'avait pas commis la faute, on serait encore au jardin. C'est pire finalement. On n'a pas commis de faute et on est quand même dans la merde.


Le Club : Vous auriez pu retourner vivre au Japon...

Amélie Nothomb : Ce que j'ai fait, mais je ne m'y sentais plus à ma place. Alors, j'ai fini par comprendre que ma seule vraie nationalité, c'était l'exil. Cela n'a d'ailleurs pas que des mauvais côtés, parce que ça veut dire que l'on peut vivre partout. Mais j'ai vécu dans tant de pays au cours de ma vie qu'à présent, mon fantasme, c'est la sédentarité. C'est de m'enraciner quelque part dans un petit coin banal ou personne ne viendra me retrouver. Un jardin bien invisible avec peu de lumière, beaucoup d'arbres, une cachette. Avec l'âme sour.


 

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