Le Club : Ainsi dès
votre naissance, vous vous prenez pour Dieu...
Amélie Nothomb: Mais tous les enfants se prennent pour
Dieu. La seule différence, C'est que je m'en souviens tellement
bien. En essayant de remonter très loin dans ses souvenirs, on
se heurte à un rempart, et cependant, on garde une impression.
C'est pourquoi le livre commence à la troisième personne. Au deuxième
tiers, on passe au " je ", là commencent véritablement mes souvenirs.
Le Club : Vous avez
utilisé des techniques pour remonter si loin dans le passé : le
rebirthing, la psychanalyse?
Amélie Nothomb : Non, je fais ça toute seule. Depuis
toujours je suis obsédée par la mémoire. Dès que j'ai appris que
j'allais quitter le Japon, dès que j'ai su que ce ne serait pas
" pour toujours ", alors c'est devenu un devoir: " Souviens-toi,
tout va disparaître, souviens-toi, parce que bientôt tu n'en conserveras
que ce que tu as gardé là. "
Le Club : La part
divine de l'humanité, c'est juste une figure de style ou vous
y croyez réellement?
Amélie Nothomb : Je ne vais pas me lancer dans
des discours théologiques, mais qu'il y ait une part métaphysique,
divine en l'homme, c'est certain. C'est des choses qu'on sent.
Quand j'étais toute petite, j'entendais une voix qui disait: "
c'est moi qui vit en toi. " Et je me disais, " mais qui me parle?
" Je ne vais pas jouer à Jeanne d'Arc, c'est un truc qu'on a tous
eu, non ? L'idée que quelqu'un vit en nous et qu'on ne sait pas
ce que c'est, mais qu'on n'est pas tout seul là-dedans. Dans son
dernier livre, mon ami Eric-Emmanuel Schmitt dit, ou plutôt le
Christ, qu'il y a un puits en nous et qu'il y a moyen d'y descendre,
c'est une chose que je fais souvent. J'appelle ça " descendre
dans mon sous-marin ". Ca n'exige pas nécessairement de l'isolement
et du silence, mais plutôt de la concentration. Je fais souvent
ça à la gare, quand j'ai mon train à prendre.
Le Club : Le secret,
ce serait la concentration?
Amélie Nothomb : Que j'obtiens aussi grâce à une
très grande énergie mentale que je cultive en buvant du thé très
fort. On ne le dira jamais assez : pour écrire il faut toute sorte
de choses, mais il faut d'abord une énergie phénoménale. Même
en étant une personne énergétique, j'en ai pas assez en moi, alors
je bois un thé monstrueusement fort qui me donne assez d'énergie
pour descendre dans le sous-marin.
Le Club : Et vous
avez une heure, pour cette cérémonie?
Amélie Nothomb : Ca peut être très tôt. Parfois
trois heures du matin. Je dors très peu. En moyenne, deux heures
par nuit. Il m'arrive d'être très fatiguée, mais le thé arrange
ça. Aujourd'hui, j'ai très peu dormi, mais je pète le feu !
Le Club : Vous n'avez pas d'autre moyen
de cultiver votre énergie, comme le yoga, par exemple?
Amélie Nothomb : Je devrais, parce que je vis des
moments d'angoisse phénoménale, mais je n'ai pour seul exutoire
que l'écriture. C'est ma panacée. C'est plus qu'un métier, c'est
ma raison de vivre, et mon moyen de supporter la vie. C'est tout
à la fois. Mon but et mon moyen. C'est tout.
Le Club : Il faut écrire pour vivre ou
alors ça ne sert à rien.
Amélie Nothomb : Tout à fait d'accord, comme Rilke le dit
dans ses lettres à un jeune poète.
Le Club : Vous avez été élevée dans une
religion?
Amélie Nothomb : A la base, la famille Nothomb
est une des familles les plus catholiques de Belgique, mais si
mes parents s'étaient exilés à l'autre bout du monde, c'est qu'ils
se sentaient un peu différents. Mais il y avait la Bible à la
maison, et il était facile de comprendre que c'était un livre
important. A telle enseigne qu'il m'a très vite intéressée. Quand
on est tout petit, on est plus accessible au Nouveau Testament,
on sent que c'est une histoire d'amour. Dès onze, douze ans, je
me suis jetée dans l'Ancien Testament, et j'ai appris des choses
à n'en plus finir. Mais les Protestants connaissent beaucoup mieux
la Bible que moi.
Le Club : Votre amour du Japon n'est pas allé jusqu'à vous
faire adopter le Shintoïsme ou le Bouddhisme, tellement à la mode
?
Amélie Nothomb : Je fais partie de ceux qui croient
qu'il y a une part commune à toutes les religions. Le Bouddhisme
est une superbe religion, mais moins romanesque que le catholicisme,
d'un strict point de vue de romancier. La Bible, c'est quand même
une trouvaille. Un scénario picaresque, avec des histoires dans
les histoires. Et le Christ est un personnage de roman magnifique.
Et puis, j'étais bien placée pour connaître les limites du Bouddhisme.
J'ai vécu dans plus de pays bouddhistes que de pays catholiques.
Le bouddhisme n'a pas empêché le fascisme japonais, les folies
chinoises et khmères. Le plus important, selon moi, est de respecter
un principe japonais qui n'est pas un principe religieux mais
un principe de civilisation que, malheureusement, eux mêmes n'ont
pas toujours respecté : la recherche de l'harmonie. Ça me paraît
une très belle théorie pour vivre ensemble.
Le Club : Vous reprochez
aux Japonais de ne pas respecter les principes qu'ils ont énoncés...
Amélie Nothomb : En effet, dans mon précédent roman,
je racontais mon expérience dans une entreprise japonaise. Je
n'ai jamais vu d'endroit aussi peu harmonieux, aussi peu zen,
aussi peu bouddhistes, que l'entreprise japonaise.
Le Club : Votre livre
pourrait aussi passer pour l'illustration de la célèbre Théorie
: tout se joue avant trois ans...
Amélie Nothomb : C'est étonnant de voir qu'en règle générale,
les gens ne se souviennent pas de ce qui a le plus compté, à savoir
ces trois années fondatrices. La dernière phrase du livre, c'est
" ensuite, il ne s'est plus rien passé ", évidemment, il m'est
arrivé deux ou trois trucs, mais ce que j'avais envie de dire,
c'est tout ce qui se passe après n'est que la conséquence de ces
deux ou trois premières années.
Le Club : On vous présente souvent comme
une enfant surdouée, j'ai l'impression qu'il s'agirait plutôt
d'une enfant plus consciente que les autres ?
Amélie Nothomb : Peut-être. C'est un autre épisode
que je raconte dans le livre. L'annonce que j'allais quitter le
Japon a tué le temps de l'insouciance. J'ai perdu en insouciance
ce que j'ai gagné en extase et en conscience. L'extase venait
du fait que je savais que tout ce que je vivais était périssable.
Je me répétais " profite bien de ça, parce que ça va pas revenir,
et il faut que tu te souviennes ", du coup l'extase était encore
plus grande, mais elle comportait sa propre tragédie, elle avait
déjà le goût de la mort.
Le Club : Vous avez rêvé d'une autre
enfance?
Amélie Nothomb : Quand à 17 ans, en 1984, je suis
arrivée en Europe, en l'occurence en Belgique, je n'ai pas envié
la vie des petits Belges. J'aime beaucoup mon pays, il a la réputation
d'être un pays joyeux mais au début, cela ne m'a pas frappée.
J'ai vu la tristesse, la pesanteur, un côté lugubre. Il m'a fallu
apprendre à aimer la Belgique, la vie n'y est pas légère.
Le Club : Le paradis,
c'était l'enfance ou le Japon?
Amélie Nothomb : C'était l'enfance au Japon. Dans
une maison merveilleuse, dans un village de montagne, là aussi
c'était comme dans l'Ancien Testament, un jardin. Mais dans la
Bible on pouvait rester dans le jardin, tant qu'il n'y avait pas
eu une faute. C'est la que je sentais une injustice : " Quelle
est ma faute? Pourquoi vais-je être chassée? " La Bible est un
livre assez optimiste qui nous laisse croire que si on n'avait
pas commis la faute, on serait encore au jardin. C'est pire finalement.
On n'a pas commis de faute et on est quand même dans la merde.
Le Club : Vous auriez
pu retourner vivre au Japon...
Amélie Nothomb : Ce que j'ai fait, mais je ne m'y
sentais plus à ma place. Alors, j'ai fini par comprendre que ma
seule vraie nationalité, c'était l'exil. Cela n'a d'ailleurs pas
que des mauvais côtés, parce que ça veut dire que l'on peut vivre
partout. Mais j'ai vécu dans tant de pays au cours de ma vie qu'à
présent, mon fantasme, c'est la sédentarité. C'est de m'enraciner
quelque part dans un petit coin banal ou personne ne viendra me
retrouver. Un jardin bien invisible avec peu de lumière, beaucoup
d'arbres, une cachette. Avec l'âme sour.